C'est le passé et le présent qui se mélangent pour former la passionnante histoire culturelle de notre antique cité, tournée irrémédiablement vers l'avenir…
Ces "billets", pour amoureux d'Anduze, n'en sont que quelques modestes reflets.

22 avril 2020

Le magnifique héritage de Jean-Antoine Relhan… 2

L’avantage de ce livre – un véritable document vous l’avez compris – est qu’il nous fournit énormément d’informations qu’on ne peut mettre en doute sur notre histoire locale. L’auteur a puisé directement à la source, dans les différentes archives d’origine (en latin et en français) encore à sa disposition pour reconstituer la chronologie des différents événements qui animèrent ce haut lieu anduzien pendant des siècles.
Un travail qui, nous l’avons vu, a intéressé plusieurs auteurs d’une histoire d’Anduze et auxquels je rajoute, après vérifications, le pasteur Jean-Pierre Hugues et sa volumineuse histoire de l’Eglise réformée d’Anduze publiée en 1864. Celui-ci, pourtant réalisateur avec son livre d’une très importante recherche documentaire, cite deux ou trois fois Relhan en référence…
 
Je vais donc profiter de ces billets pour vous livrer quelques passages, inédits à ma connaissance dans les détails, qui seront susceptibles d’intéresser les amateurs de notre histoire locale, et je sais qu’ils sont nombreux. A la fin du billet 1 je faisais allusion au déménagement de la mairie vers les Casernes ; voici les quelques lignes que Relhan lui consacre à la fin de son recueil (tel que)…
 
« 21 novembre 1824. »
« Sous la présidence de M. le vicomte de Narbonne Lara, maire d’Anduze, successeur de feu M. Antoine Salle. Des fonds communs viennent d’être votés par le conseil, pour la restauration des Casernes, dont une aile surtout, celle du couchant, avoit été gravement endommagée par la chute du temple de 1811*. »
« 15 mai 1825 »
« Le conseil municipal approuve les plans, devis et détails estimatifs des ouvrages nécessaires pour la restauration susmentionnée, à commencer par l’aile du couchant, dite du Luxembourg, où les réparations deviennent de jour en jour plus urgentes. »
« Une bonne partie des pièces dont se compose la dite aile, sont affectées à divers établissements publics en première ligne desquels doit être une nouvelle maison commune, et plus spacieuse, et plus commode que l’ancienne. »
« Session de 1826 »
« Un crédit est ouvert sur le budget à compte des ouvrages qui s’exécutent à l’aile du Luxembourg : l’adjudication de ces ouvrages faite le 12 février, avoit été le 22, approuvée par mr. le Préfet. »
« 21 juin 1826 »
« Des fonds sont votés pour l’ameublement de l’hôtel de ville en construction, qui doit se composer d’une grande salle à gauche en entrant, et de trois pièces moins vastes à droite ; le tout au rez-de-chaussée de la dite aile. »
« 7 janvier 1827 »
« Première séance du conseil municipal dans la nouvelle maison commune : l’ancien local désormais inutile en nature, pour les besoins de la mairie, allait être loué. Lorsque des incidents inattendus sont venus donner aux affaires une tout autre direction. »


A suivre

* Vous vous souvenez que lors de la première construction du grand temple au Plan de Brie, celui-ci s’écroula non encore terminé dans la nuit du 19 au 20 septembre 1811. L’aile des Casernes côté rue du Luxembourg fut la plus touchée par l’effondrement.

Sur cette vieille carte postale datée de 1909 on devine devant l'entrée de la mairie le garde-champêtre avec son tambour : dommage que le photographe n'ait pas eu l'idée de le prendre en gros plan !…

14 avril 2020

Le magnifique héritage de Jean-Antoine Rehlan… 1

Avec ce grand billet je vais commencer à vous parler d’un important ouvrage entièrement manuscrit, daté de 1821, que les différentes municipalités anduziennes qui se sont succédées depuis sa réalisation ont pu miraculeusement conserver, même si, au vu de son état quand je l’ai découvert, cela n’a pas été à priori toujours dans les meilleures conditions…

Sans être le plus ancien il s’agit sans aucun doute pour moi du plus beau fleuron de la bibliothèque d’Anduze, aujourd’hui, et cela à plus d’un titre.
Commençons par la forme puisque ma première préoccupation quand je connus l’existence de ce grand exemplaire unique – format 38 X 25 cm – fut de redonner à son aspect extérieur une présentation digne de l’importance de son contenu. La couverture d’origine du livre était en carton et excessivement usée et abîmée, rendant sa restauration impossible. Par contre les six cent cinquante pages manuscrites intérieures ont gardé toute leur fraîcheur, sans aucun doute grâce à la qualité du papier-chiffon utilisé, avec une épaisseur suffisante pour supporter la plume d’oie recto-verso.
J’ai donc demandé à notre relieur d’art d’Anduze, le sympathique Jean-Luc Gonzalez, de s’occuper du malade ; ce qu’il a fait avec la compétence et l’amour du métier qu’on lui connaît pour un beau résultat tout en cuir et en sobriété.
 

Bien entendu ce qui fait l’essentiel du livre c’est le fond. Son titre, un peu long, a le mérite de nous mettre immédiatement au cœur du sujet : « Recueil de documens, concernant le bâtiment qui sert dans Anduze d’hôtel-de-ville et de presbytère ». L’auteur, qui n’avait signé qu’avec ses initiales J.A.R., m’est longtemps resté inconnu avant de découvrir son identité par hasard dans une relecture sommaire de la « Notice sur la ville d’Anduze et ses environs » du docteur Viguier, publiée en 1823. Celui-ci cite en renvois une partie de ses sources dont ce recueil, précisant qu’il se trouve à la mairie, laissé par son créateur, un certain Relhan.
Plus prêt de nous c’est André Chastand, ancien maire d’Anduze (1945 - 1947), qui évoque cet homme dans un chapitre de son « Histoire d’Anduze » de 1952 où il raconte les imbroglios à la fois urbanistiques, juridiques, consulaires, religieux concernant cette « maison contentieuse » et qui durèrent plusieurs siècles !… Il lui rend d’ailleurs hommage à la fin de son livre : « Jean-Antoine Relhan, maire en 1793, poète, écrivain et latiniste distingué ».

Ceux qui connaissent Anduze et son histoire savent que le bâtiment important dont il est question se trouve au niveau du côté bas de la place de la République, anciennement place de l’église, plus anciennement place Saint-Etienne, plus anciennement encore place du cimetière… Un quartier haut qui fut le premier centre historique de la cité, bien avant celui de la place Couverte.
Rehaussé et transformé en locaux commerciaux et appartements de façon pas très heureuse dans les années 1990, l’ensemble du bloc de la « Maison commune » est encore reconnaissable grâce à l’ancienne grande porte d’entrée en pierres taillées conservée. Sur une autre façade, 1590 est gravé au-dessous du blason de la ville, lui-même martelé à la Révolution mais dont on devine toujours les trois tours.

Quand Jean-Antoine Relhan commence l’énorme travail de recherche pour son ouvrage, nous sommes donc en 1821 et il a accès en mairie (encore place de la République) à toutes sortes d’archives ; dans ses écrits il consacre d’ailleurs une page intéressante sur ces « Archives de la commune » :
« Ces archives furent commencées en 1546 ; au moyen d’un grand coffre à 4 clés, placé dans la maison consulaire. Les actes latins qui s’y trouvaient et dont il ne reste aujourd’hui qu’un très petit nombre, furent traduits en français vers la fin du dix septième siècle.
« Le vieux coffre cessa de servir en 1695, que les papiers furent transportés chez le greffier de la ville, comme il est dit au paragraphe 1815 ci devant.
« Après avoir resté près d’un siècle chez le susdit greffier ou ses successeurs, les dites archives seront transférées de nouveau dans l’hôtel-de-ville, dès les premières années de la Révolution.
« Aux dernières réparations du dit hôtel-de-ville, dont il est parlé paragraphes 2725-2727 ci-devant, il a été fait un inventaire général des registres et papiers de la commune, tant anciens que modernes, et Mr. Coulomb-Roquiers, secrétaire en chef, les a arrangés d’une manière qui facilite singulièrement toutes les recherches.
« L’on y conserve en un même paquet, le registre particulier d’actes notariés découverts paragraphe 2720, et celui qui contient un extrait sommaire en français des actes latins dont il est parlé au commencement du présent article. »


Raconter l’ancien hôtel-de-ville d’Anduze et son pâté de maisons c’est être au cœur de notre histoire locale. D’autant que leurs vieux murs ont abrité durant des siècles presque toutes les institutions – à tour de rôle mais aussi ensemble pour certaines – qui participèrent à la vie publique, politique, sociale et religieuse du Moyen-âge au dix neuvième siècle.
Si le livre est daté de 1821 il n’en demeure pas moins que son auteur avait pris la liberté de le continuer bien au-delà, reprenant son manuscrit pour y ajouter quelques chapitres en fonction de l’actualité et du résultat de nouvelles recherches. C’est pour cela que nous y trouvons des informations concernant la construction du grand temple, mais aussi sur le déménagement de la mairie dans l’une des ailes des anciennes casernes…

A suivre

8 mars 2020

Anduze et ses docteurs Miergue d’exception…

Dans le précédent billet je vous signalais que l’un des passages du procès-verbal de 1805 que je vous proposais avait attiré mon attention ; il s’agit de celui-ci : « (…) lui crièrent qu’il était pourri, qu’il avait la vérole, que mr. Miergue le guerrissait, qu’il était un coquin, un voleur (…) ». En effet, au milieu de ce déferlement d’injures apparait le nom de Miergue qui m’était complètement inconnu jusqu’à présent. Sa découverte et quelques premières recherches m’ont permis d’établir que ce patronyme, complètement oublié aujourd’hui, appartenait à l’une des familles qui marquèrent de leur empreinte intellectuelle l’histoire d’Anduze au dix neuvième siècle.
 
Ce « Mr. Miergue » de notre procès-verbal se prénommait Jacques et avait comme fonction celle de chirurgien. Né sous Louis XV il décéda en 1815 en ayant transmis à son fils Jacques François sa vocation de médecin et qui lui-même la transmettra à son fils Auguste ; une véritable dynastie de docteurs qui, peut-être, remontait encore plus haut !  Mais le plus intéressant est sans aucun doute l’esprit scientifique qui les a animés pendant toute leur vie. Ce fut notamment les cas de Jacques François et d'Auguste, avec des recherches communes dans plusieurs domaines qui leurs octroyèrent une certaine renommée dépassant largement les frontières locales et même une reconnaissance de l’Académie de Nîmes.
Ils éprouvèrent une véritable passion pour les sciences naturelles dont, entre autres, l’étude des plantes communes de la région. Le Muséum d’Histoire Naturelle de Paris conserve d’ailleurs un « herbier du docteur Miergues* » d’une centaine de planches. Voici un article du Courrier du Gard du mois d’octobre 1841 donnant la recette d’un « vin de fraise » :

« Nous pensons que nos lecteurs aimeront à connaître l’emploi bien facile, dans l’économie domestique, d’une plante fort commune dans nos champs, dont nous fait part M. Miergue, d’Anduze.
« J’emploie depuis quelque temps, nous écrit-il, la graine de la Nielle de Damas (nigella damascène) renonculacée, à la confection d’un vin de fraise. Pour cela, il ne s ‘agit que de faire macérer une pincée de ces graines dans un peu de vin, qu’on doit décanter au bout de vingt-quatre heures, et ajouter à un litre de bon vin cuit, très doux, ce qui donne un excellent vin de dessert, ayant le parfum de la fraise ananas. L’eau distillée de nielle, sert à confectionner des crêpes, glaces, etc., à la fraise. »


Mais le point d’orgue de leurs travaux concerna le secteur de la sériciculture.
Il s’agissait de l’invention d’un nouveau procédé de production qui permettait non seulement des économies de fonctionnement mais surtout d’améliorer très sensiblement les conditions de travail particulièrement pénibles des fileuses. A l’époque, en 1841, la nouvelle défraya la chronique, de nombreux journaux
– jusqu’à la gazette de Bâton Rouge en Louisiane ! – relayant le même article suivant  :
 
« Une découverte importante pour l’industrie de la soie vient d’être faite par M. Miergues, médecin à Anduze. Il est parvenu à substituer l’eau froide à l’eau chaude dans le filage des cocons en mêlant à cette eau froide un dissolvant capable de s’emparer de la gomme qui est unie naturellement au cocon. Dans ce système, il y a économie de combustible et du matériel ordinaire. Une bassine contenant la liqueur dissolvante, dont l’inventeur fait encore un secret, permet de filer toute la journée. Le soir, le liquide n’est pas même altéré, il est seulement épaissi et troublé. Il peut servir encore après avoir été filtré. La soie présente plus de lustre et de force, et l’atelier est rendu plus salubre. »
 
Le Bulletin des Lois de 1842 enregistra ce soixante sixième article : MM. Miergue père et fils, médecins, demeurant à Anduze, département du Gard, auxquels il a été délivré, le 27 octobre dernier, le certificat de leur demande d’un brevet d’invention de dix ans, pour un procédé propre à filer les cocons à l’eau froide.
 
Mais, enregistré ou non, leur brevet n’eut pas le succès escompté parmi les filateurs : nous en retrouvons les raisons dans un article du « Courrier de la Drome » du 26 juin 1845 :
 
« Il y a quelques années, M. Miergues, docteur en médecine d’Anduze, avait annoncé qu’il venait de faire une découverte de ce genre. Comme nous n’entendons plus parler de ce procédé, et que nous ne le voyons employé nulle part, il faut en conclure que s’il a réussi dans des expériences de laboratoire, il n’est pas applicable industriellement. Une expérience de filature de cocons à chaud et à froid avait été faite en 1839 par MM. David-Teulon et Teissier-Ducros, pour connaître la différence du rendement des cocons filés à l’eau chaude et à l’eau froide. Il fut reconnu : 1° qu’on ne pourrait jamais parvenir à battre les cocons d’une manière convenable sans eau chaude ; 2° que les cocons battus, filés ensuite dans l’eau froide, donnaient 1/8 de soie en moins que les autres ; 3° que la soie filée à froid était plus décheteuse et plus cassante au dévidage. »
 
L'affaire du « filage à froid » ne fut qu’une péripétie dans leur vie de chercheur bien remplie. Nous retrouvons leurs traces quelques années plus tard dans certains comptes rendus de l’Académie de Nîmes où cette fois leurs interventions intéressèrent directement la médecine et le malade…
 
Cette histoire d'Anduziens atypiques vient renforcer le sentiment d’un dix neuvième siècle local particulièrement riche en personnalités hors normes de toutes sortes ayant contribué, chacune à leur façon, au rayonnement de la cité…
 
* Selon les documents, comme souvent, Miergue prend un s à la fin ou non, mais il n’y a aucun doute que ce soit la même famille !

22 février 2020

Anduze 1805 : un « tellatier » dans de beaux draps !…

Décidément tous les métiers sont concernés par ces plaintes au juge de paix où la violence, quand elle n’est pas physique, est dans les paroles. Il s’agit ici d’une querelle entre un tellatier, ouvrier chargé de la fabrication de toiles et de draps, et de tisserands de cadis, ces étoffes grossières en laine ou coton qui servaient surtout à la confection de vêtements usuels. Deux activités professionnelles complémentaires à l’époque.

Au delà d’une anecdote de la vie quotidienne d’alors où l’on ne mâchait pas ses mots, ce document, que je vous livre encore une fois tel quel, m’a particulièrement intéressé ! Un passage de celui-ci piqua ma curiosité à sa façon et me donna l'envie d’approfondir une information qu’il me transmettait. Je vous en communiquerai les résultats dans un prochain billet… 

« Cejourd’hui vingt huit floréal an treize (18 mai 1805) à quatre heures du soir devant nous Jean Coulomb aîné juge de paix officier de police judiciaire du canton d’anduze, et dans notre demeure au dit anduze assisté de Jacques Gache notre greffier.
« Est comparu Jacques Alexandre Pepin tellatier habitant de cette ville, lequel nous a requis de rédiger la plainte qu’il vient nous rendre des faits ci après détaillés, à quoi nous avons procédé d’après les déclarations du dit Pepin qui a dit, que le lundi neuf floréal courant la femme de Jean Couderc tisserand de cadis et son fils le plus jeune, environ les huit heures du soir lui crièrent qu’il était pourri, qu’il avait la vérole, que mr. Miergue le guerrissait, qu’il était un coquin, un voleur, qu’il sortit de sa maison qu’ils l’éventrerait, enfin qu’ils le tuerait, et une infinité de menasses et mauvais propos.
« Il vint aussi à la porte de la maison du plaignant la femme de Brun Clocheron, avec un pic, lui dit de sortir de son métier et qu’il n’irait pas plus loin, qu’elle était venue pour le tuer, lui dit mille injures, et lui fit toutes sortes de menasses, et qu’elle servirait de faux témoins pour le faire pendre. Tous lesquels faits il a affirmé vrais et sincères et désigne pour témoins diceux, David Loubatière journailler et sa mère, et de tout requiert acte. Requis de signer a déclaré ne savoir le faire. »

9 février 2020

Le voyage funeste du voltigeur César Gache d’Anduze…


Aujourd’hui, grâce à la découverte de quelques lettres mélangées aux procès-verbaux du dix-neuvième siècle dont je vous livre les meilleurs extraits depuis quelques temps déjà, nous allons entrer dans l’intimité familiale de Jacques Gache. Un Anduzien que nous connaissons bien maintenant puisqu’il s’agit du greffier attitré du juge de paix Coulomb aîné que nous croisons régulièrement à travers les vieux documents que je vous propose.
Nous sommes en pleine période du Premier Empire et cette correspondance privée entre un père et son fils aîné, César, enrôlé dans l’armée de Napoléon, est particulièrement émouvante.
Après avoir séjourné dans divers casernements où il écrit souvent à son père et sa mère, certainement par affection sincère mais aussi comme tout conscrit pour réclamer un peu d’argent, le jeune homme de vingt et un ans se retrouve à Bordeaux pour embarquer sur une frégate, direction la Martinique. Une lettre datée du 30 décembre 1807 nous apprend qu’il est parti le 15 septembre pour arriver « en bonne santé » le 19 décembre  aux « îles d’Amérique ». Voltigeur au deuxième bataillon de la première compagnie du vingt-sixième régiment de ligne, il a la fonction de perruquier et écrit sa fierté d’avoir les louanges de son capitaine.

Cette missive rassurante, son père la recevra à Anduze le lundi 4 avril 1808… Evidemment à l’époque, le temps d’acheminement du courrier était beaucoup plus long qu’aujourd’hui, surtout quand la distance était grande et le parcours par mer incertain en période de guerre. Aussi Jacques Gache ne sut pas tout de suite que c’étaient les dernières nouvelles que son garçon lui envoyait. Quelques temps après, de nouveau inquiet, il écrira la lettre ci-dessous :
 
« à Anduze le 6 septembre 1808
« Je ne sais point mon cher fils si tu auras reçu une des cinq lettres que je t’ai adressées dans le temps par Brest, Lorient, La Rochelle, Nantes et Bordeaux. Il nous tarde de recevoir de tes chères nouvelles, et surtout d’apprendre que le changement de climat n’a point altéré ta santé ; tes frères, tes sœurs, tous les parents et amis nous demandent souvent de tes nouvelles mais comment leur en donner ? Je reçus ta lettre en date du 30 décembre 1807 qui m’annonçait que tu avais fait la traversée en bonne santé et que la mer ne t’avait point incommodé ; ta lettre était timbrée de Brest, elle causa à tous une bien vive sensation. J’ai à te recommander d’être toujours exact à ton service, de te faire par une conduite sans reproche continuer à mériter l’estime de tes chefs, et l’amitié de tes camarades ; sois sage et réservé, les excès, de quelque sorte qu’ils soient, ruinent le corps et épuisent la bourse ; et si Dieu te fais la grâce de te trouver dans une position à pouvoir gagner honnêtement quelque chose, sans être avare ménage le. Une grande partie de tes amis à qui le sort est tombé sont aux armées, les uns en Italie, les autres à la Grande Armée.
« Les deux Marc Genolhac, Edouard Martin, Pistou et autres, leurs parents reçoivent souvent de leurs nouvelles.
« J’espère cependant que celle-ci te parviendra, attendu que M. notre Empereur et Roi a établi à Paris un bureau dit de correspondance des Colonies, spécialement chargé de réunir toutes les dépêches et de les diriger vers les ports qui offriront des occasions.
« A ton tour ne laisse échapper aucune occasion pour nous donner de tes chères nouvelles. Soient par des vaisseaux français ou autres, nous sommes en paix avec toutes les puissances, sauf l’Angleterre. Quand même ces vaisseaux iraient en tout autre endroit que la France, je suis persuadé qu’en les mettant à la poste à l’endroit où ils iraient débarquer, que tes lettres me parviendraient.
« Informe toi d’Henri Gaussorgues, étant du même corps, ainsi qu’Astruc, leurs parents sont privés de leurs nouvelles depuis cinq ans ; les frères Maurin aussi dont leur père est à Tornac n’a reçu aucune nouvelle de ses fils depuis 6 ou 7 ans. S’il t’est possible de les découvrir, dis leurs bien des choses de la part de leurs parents.
« Adieu mon cher fils, je t’embrasse du plus profond de mon cœur et suis ton bon père, Gache »


Restant sans nouvelles pendant des mois, il essaya de faire jouer ses quelques relations mais sans résultat. Finalement un jour il reçut une lettre d'un ami de Saint-Jean-du-Gard appelé Rouquette, datée du 12 juillet 1810 et lui annonçant le retour en ville de Pelicot, voltigeur ayant appartenu à la même compagnie que son fils qu’il avait d'ailleurs très bien connu : le militaire confirma que Jacques César Gache était mort en mars 1808 à l’hôpital de La Trinité, de la fièvre jaune…

24 janvier 2020

La maison d’Anduze et les sénéchaux de Beaucaire… 5

Dernière partie de cette petite incursion dans les pages du livre passionnant de Robert Michel… 

« (…) Furieux, le sénéchal fit détruire ses châteaux de Boucoiran, de Lascours, de Saint-Etienne, d’Aigrefeuille, de Montaigu, sans oublier celui de Rousson ; profitant de l’absence de Tiburge, il s’empara même de celui d’Alais, en sorte qu’à son retour celle-ci ne trouva nul refuge ; pourchassée dans la ville, elle dut se retirer avec son fils au couvent des frères mineurs.
« Pierre d’Athies voulut alors détruire la tour même des Pelet et convoqua pour cette démolition les habitants de la ville. Tiburge  essaya d’arrêter le sénéchal ; grossièrement injuriée, elle n’obtint de lui qu’un sursis ; persécutée pour n’avoir pas voulu affirmer faussement au roi que Pierre avait accompli ses instructions, elle dut revenir à Paris demander justice.
« En son absence, le châtelain d’Alais (Il s'agit ici d'une fonction d'administrateur territorial royal, donc le châtelain était sous les ordres du sénéchal) tenta de détruire la tour, mais la grand-mère du jeune Bernard Pelet la fit fortifier, prévint Tiburge et fit appel au roi.
« Celui-ci défendit d’inquiéter davantage les seigneurs d’Alais ; ils échappèrent ainsi à une ruine totale, mais, dans cette lutte, ils avaient perdu plus de mille livres tournois, les châteaux de leurs vassaux avaient été détruits et leur prestige atteint.
 
« A Rousson, le seigneur du lieu avait été tenu en otage un mois durant à Bellegarde ; pendant son absence, le sénéchal avait pris, à défaut de sa femme, son château, et il avait extorqué mille sous aux habitants du lieu, sans parler des objets mobiliers saisis ; il y avait installé ses garnisaires (terme ancien qui désignait les hommes souvent peu recommandables chargés d’occuper la maison d'un débiteur saisi), qui y avaient fait bonne chère, puis il avait détruit les murs de la forteresse.
« La maison d’Aigrefeuille, « l’une des plus illustres » de la région, n’avait pas été mieux traitée : les demeures et la tour seigneuriales avaient été démolies ; mobilier, caves, greniers, tout avait été mis à sac.
 

« Des faits analogues s’étaient produits à Soucanton (Ce château, dont il ne reste que quelques ruines oubliées au sommet d’un éperon rocheux, était situé non loin de Saint Jean du Pin). Dès le temps de Pèlerin (un autre sénéchal de Beaucaire), le châtelain d’Alais, Thierry, avait détruit le château, sa tour, ses dépendances et jusqu’à une citerne construite à grand peine et à grand frais ; à Montclar, à Verfeuil (A l’Est d’Alès, en direction de Bagnols-sur-Cèze), Pierre d’Athies avait détruit les châteaux de Bermond (Un autre Bermond que celui de Sauve ! Avec Bernard ces prénoms étaient très « à la mode » à l’époque. C’est malheureusement la source de nombreuses erreurs chez les historiens, qu’ils soient amateurs ou professionnels : pour l’exemple il suffit de s’intéresser à la généalogie de la maison d’Anduze/Sauve pour se rendre compte de la difficulté de bien « numéroter » les différents membres de la famille portant le même prénom !) seigneur du lieu ; il lui avait en revanche offert l’hospitalité dans sa ville d’Alais, où il l’avait tenu enfermé pendant sept semaines, ne le relâchant que moyennant soixante livres.
« Ainsi, dans toute la région alaisienne où s’étendait l’autorité des Pelet, par leurs destructions, leurs usurpations et leurs violences de toutes sortes, les sénéchaux de Beaucaire n’avaient cessé de ruiner le pouvoir seigneurial et d’étendre l’autorité du roi.

« Mais il vaut la peine de remarquer que c’est à eux seuls, à leur initiative personnelle, à leur arbitraire que sont imputables toutes les exactions subies par le coseigneur du roi et ses vassaux ; elles sont le fait d’officiers indépendants et avides, qui ne peuvent souffrir d’obstacle à leur autorité, et qui usent de leur pouvoir au gré de leur caprice ou de leur colère ; il ne faut pas y voir l’accomplissement d’un dessein préconçu, l’application d’une politique.
« Ce fut bien par l’effet de la volonté royale que saint Louis se substitua en tant que coseigneur d’Alais à Pierre Bermond de Sauve, mais ce ne fut point par sa volonté, sans doute, que l’équilibre des forces se trouva rompu dans la seigneurie alaisienne du jour où il y fut entré ; si l’état de fait fut profondément troublé, rien ne fut changé en droit ; ce n’est pas à un titre différent de celui de son prédécesseur que le roi domine dans le pays.

« Aussi, en dépit des ruines qu’elle y accumula, la conquête, encore que violente et spoliatrice, ne s’appesantit-elle pas également sur les Pelet et la famille de Sauve ; alors que Pierre Bermond VII avait perdu toutes ses terres, les seigneurs d’Alais restaient coseigneurs du roi ; ils durent à la longue fidélité de leurs ancêtres, autant qu’à leur propre soumission, de ne point perdre leur héritage. »

12 janvier 2020

La maison d’Anduze et les sénéchaux de Beaucaire… 4

Ce quatrième billet consacré à l’action des sénéchaux de Beaucaire dans les Cévennes nous amène à la seigneurie d’Alès, avec les Pelet. Un nom qui confirme une origine wisigothe, comme celle des seigneurs d’Anduze. Deux familles puissantes et intimement liées, même si de profonds désaccords les ont souvent opposés sur les routes du pouvoir…

« Pierre d’Athies et les Pelet. – Une fois coseigneur d’Alais (Rappelons que saint Louis a dépossédé Pierre Bermond, ex seigneur d’Anduze et Sauve, de la coseigneurie d'Alais) le roi eut vite fait d’y étendre sa juridiction, grâce aux exactions de ses officiers.
« Toujours fidèles à la cause royale, les Pelet, pariers du roi (pariers : associés, puisque coseigneur avec lui d’Alais), pouvaient cependant espérer quelque ménagement. Mais ils étaient seigneurs trop considérables pour n’avoir rien à craindre.
« (…) La juridiction de Bernard Pelet s’étendait sur toute la région alaisienne, à Boucoiran, Rousson, Peyremale, Sainte-Marie du Val, Saint-Privat, Saint-Saturnin, Aigrefeuille.
« Le sénéchal de Beaucaire Pierre d’Athies entreprit contre le seigneur d’Alais une lutte de tous les instants.
« Il avait la partie belle : Bernard Pelet, fils de Raimond, était mort, laissant avec sa mère Sibile (Une fille de Bernard d’Anduze qui avait épousé Raimond Pelet dans le cadre d’un rapprochement des deux familles) et sa veuve Tiburge un tout jeune fils, Bernard.
 
« Pierre d’Athies, profitant de la situation, s’efforça tout ensemble de s’enrichir aux dépens de la famille alaisienne et de ruiner son influence ; en frappant d’exactions indues et répétées les bourgeois des Pelet, il atteignait ce double but, il montrait le néant et l’impuissance du coseigneur du roi et faisait envier ainsi à ceux qui se trouvaient sous sa juridiction le sort moins misérable des bourgeois du roi ; il adopta à l’égard des vassaux une tactique analogue et s’efforça de détruire de ce côté la puissance seigneuriale.
 
« Il commença par frapper les bourgeois des Pelet en tant que collectivité, exigeant de chaque agglomération une somme qu’il fixait d’après les revenus et la population de chacune d’elles ; pour Alais, il porta cette exaction au chiffre de 500 livres de viennois ; comme les habitants réclamaient, offrant de s’en remettre à la décision du roi, il emprisonna les protestataires les plus bruyants et chassa leurs familles de leurs maisons ; il obtint par ces procédés 300 livres.
« L’opération ayant réussi, il l’appliqua aux habitants de Boucoiran, de Rousson, de Peyremale, de Saint-Paul, de Sainte-Marie, de Saint-Privat, de Cassagnoles, de la paroisse de Saint-Saturnin et du territoire du château d’Aigrefeuille, prenant à chaque localité de 15 à 25 livres de viennois.
« Puis, pour compléter cette somme, il s’en prit aux individus les plus riches du pays. Pierre Mirat, qui était intervenu en 1227 comme caution de Bernard Pelet, subit mille injustices. le châtelain d’Alais, Maynier, lui ayant demandé au nom du sénéchal 25 livres viennois, il répondit par un refus ; son logis fut aussitôt envahi, sa femme, qui relevait de couches, en fut chassée, ses meubles furent saisis ; les gens du châtelain se rendirent ensuite dans son ouvroir et lui volèrent – il était drapier – pour plus de 150 livres tournois de drap. Pour recouvrer ces marchandises, Pierre Mirat dut payer les 25 livres qu’il avait refusées. Toutes ses réclamations furent vaines, le châtelain n’avait fait que suivre les instructions du sénéchal.
 
« Pierre Peillier, autre bourgeois de Bernard Pelet, eut plus encore à souffrir des violences de Maynier ; il se vit dépouiller de ses vêtements, de ses meubles, de ses armes, de son argent ; le châtelain le fit mourir en prison, puis, débarrassé de ce gêneur, opéra une seconde descente à son domicile et enleva tout ce qui s’y trouvait.
« Pierre d’Athies ne fut guerre plus respectueux de la juridiction des Pelet qu’il ne l’avait été des droits de leurs sujets ; il y avait là une source de revenus, dont il ne pouvait manquer de vouloir s’emparer. Ainsi un meurtre avait été commis sur le territoire de Cassagnoles dont la juridiction et la police appartenait à Bernard Pelet ; l’assassin comme la victime étaient hommes de ce seigneur ; celui-ci, loin de refuser justice, prétendait la rendre suivant la coutume. Le roi n’avait donc rien à voir en cette affaire. Pierre d’Athies n’en contraignit pas moins le meurtrier à lui payer 80 livres.
« En présence de ces oppressions et de ces usurpations, la dame d’Alais alla demander justice à la cour du roi, qui lui délivra des lettres enjoignant au sénéchal de faire enquête sur les droits et les possessions des seigneurs alaisiens. Tiburge apporta les dites lettres à Pierre d’Athies au château de Sommières, mais il n’en tint nul compte ; la dame d’Alais en fut pour ses frais…, ils s’élevaient à la somme de 200 livres de viennois.
« Alors commença pour Tiburge l’ère des persécutions. Courageusement, elle s’opposa au sénéchal, qui voulait obtenir d’elle une jeune fille noble de sa suite ; elle déroba à ses poursuites la femme du seigneur de Rousson, vassal des Pelet, qu’il rêvait d’enlever ; comme il avait prudemment éloigné le mari de son château et qu’il y envoyait des sergents chargés du rapt, Tiburge s’empressa de conduire en sureté à Alais la dame de Rousson. (…) »

A suivre