C'est le passé et le présent qui se mélangent pour former la passionnante histoire culturelle de notre antique cité, tournée irrémédiablement vers l'avenir…
Ces "billets", pour amoureux d'Anduze, n'en sont que quelques modestes reflets.

10 janvier 2015

JE SUIS CHARLIE…

République, je suis resté muet d'effroi
Devant l'abomination chez Charlie Hebdo,
Notre ami qui dessine si bien les mots.
République, là réchauffe-moi, j'ai si froid.

République, comment sortir du cauchemar
Quand le droit d'expression déchaîne la fureur
De certains dans un paroxysme de terreur ?
République, je suis bien sous ton étendard…

République, que tu sens bon la liberté,
cette douce insolence, cette fierté,
Mais aussi la créativité, nom de nom !

Allez, je cours affûter ma mine de plomb
Et retourne sans tarder à mon ouvrage.
République, je t'accompagne, courage !


Phil Gaussent

1 janvier 2015

Anduze au Moyen-âge - VII

L’apogée

Dès 1172 donc, il importait que Sauve soit reprise en mains au pied levé ; comme pour Anduze six ans plus tôt, Bertrand alias Bernard VI s’en chargea, aidé ensuite par son second fils Bernard VII dont l’aîné des garçons va, bien sûr, s’appeler Pierre-Bermond…
Cette nouvelle fusion sous une même autorité renforçait le poids de la Maison d’Anduze. Ses domaines, ceux des vassaux et les co-seigneuries, s’étendaient des hautes vallées cévenoles à Sommières et la mer, compte tenu de châteaux tels que Lecques, Montpezat, Saint-Bonnet… tenus en fiefs de l’évêché de Nîmes ; Bernard VII en fit hommage à l’évêque Aldebert le 13 mars 1175, avec respect mais aussi une fière assurance.
Les seigneurs d’Anduze, tout en restant fidèles aux comtes de Toulouse savaient se désolidariser d’actions estimées injustes ; on l’a vu à propos des empiètements sur l’abbaye de Saint Gilles pour laquelle jadis le pape demanda leur intervention.
De même il semble que ni Bernard VI ni son fils Bernard VII ne se soient impliqués directement aux côtés de Raimond V dans sa guerre contre le vicomte de Nîmes Bernard Aton VI allié à Béziers, Montpellier, puis au comte de Provence et au roi d’Aragon, guerre qui ravagea la plaine de 1179 à 1185. Narbonne en était l’enjeu au début mais sa vicomtesse était toujours la cousine Ermengarde, épouse de Bernard-Bermond d’Anduze... Et puis il y avait trop de liens avec Montpellier bien qu’on ne partageât pas le penchant de plus en plus vif de Guilhem VIII pour l’Espagne.

Toutefois, contre Nîmes, l’un des plus efficaces alliés de Toulouse fut la Maison Gaucelm de Lunel... vassale d’Anduze. La politique a toujours des subtilités pour sauver les apparences ! En définitive, Ermengarde conserva sa vicomté et c’est Bernard-Aton VI qui en fit les frais, Nîmes lui étant confisquée par Raymond V. Celui-ci venait de conclure le traité de paix avec le roi d’Aragon en 1185.
D’une façon générale, ni Bernard VI ni Bernard VII ne sont connus pour quelque action guerrière que ce soit, le nombre de leurs vassaux leur devant chacun, en cas de besoin, plusieurs chevaliers en armes. Cela représentait une force non négligeable qui semble avoir dissuadé quiconque de leur disputer l’influence sur les territoires qu’ils contrôlaient.
Certes, ils étaient eux-mêmes des chevaliers que l’on voit figurés sur leur sceau en armure, à cheval et l’épée à la main, mais on les imagine mieux en hommes d’affaires usant de diplomatie dans les assemblées et administrant avec sagesse leurs domaines : en 1187 Bernard VI accorda des privilèges aux habitants d’Anduze et en 1200 son fils en fera autant à Alais conjointement avec son co-seigneur Raimond Pelet. Des restructurations se négocient également dans le cadre de la famille : le château de Fressac, par exemple, y était resté en indivis ; en 1189, Raimond de Roquefeuil céda sa part à son frère Bernard d’Anduze. Cette austère bâtisse sur son piton avait fait partie depuis l’origine du réseau de tours à signaux ; on l'aperçoit très bien du haut de Saint Julien d’Anduze.

Mais les seigneurs d’Anduze avaient aussi le temps des loisirs :
En effet, au revers même de leur sceau, ils ont voulu être représentés à cheval, sonnant de la trompe et suivis de leurs chiens, courant le gros gibier. Sans doute chassaient-ils le loup et peut-être l’ours, prédateurs des troupeaux ; toutefois dans les forêts de chênes bordant les plaines défrichées depuis trois siècles par les moines de Tornac, les sangliers devaient déjà pulluler ; ils venaient donc agrémenter leur ordinaire de glands en saccageant les cultures, et les chasser n’était alors pas un plaisir inutile... outre les cuissots rôtis et autres succulentes daubes qu’on imagine !
Au nord d’Anduze, ces mêmes sangliers se délectaient à décortiquer les « pelloux » tombés des châtaigniers dont ces mêmes bénédictins ont couvert les pentes des montagnes aménagées en « faïsses » avec leurs étonnants murets de grosses pierres de schistes ou granits. Bien sûr, ils n’ont pas fait cet énorme travail pour les sangliers... mais pour assurer une consistante nourriture à nos ancêtres cévenols, chargés d’en poursuivre l’œuvre.
Enfin, laissons les palefreniers s’affairer au pansage des chevaux rentrant de la chasse dans la basse cour du château. En ce XII ème siècle, mais probablement depuis les temps wisigothiques et au moins depuis le seigneur Aldebrade, on l’a vu, le château d’Anduze était érigé au point haut de la ville, au-dessus de son église Saint Etienne et contrôlant l’accès au rocher de Saint Julien. L’antique oppidum qui le couronnait, toujours ceinturé de murailles, restait encore prêt à reprendre du service ; à ses pieds l’habitation seigneuriale était une solide forteresse avec ses dépendances étagées sur des plates-formes taillées dans la roche. Au sommet de St Julien, des gardes se relayaient pour assurer le guet sur la vieille tour à signaux fortifiée, qui servait aussi de clocher à la chapelle dédiée au légionnaire romain jadis martyrisé en 304 à Brioude.

Les graves évènements que nous relaterons plus loin n’ont laissé que bien peu de vestiges de ce « Château vieux » pourtant jamais pris, ni de ses alentours. Au moins peut-on monter jusqu’à ces vieilles pierres éparses dans ce décor tellement évocateur de tout ce qu’elles pourraient nous raconter... ces quelques lignes par exemple :
Si les venteuses soirées d’hiver souvent réunissaient la famille devant l’ample cheminée de la grande salle du château aux tentures orientales, dès les beaux jours on gagnait par la cour haute, la poterne-nord débouchant de plain-pied sur les jardins.
Là, après quelques pas, une fois contourné l’éperon rocheux cachant à la vue le sévère donjon, murs crénelés et autres mâchicoulis, on se trouvait aussitôt dans un autre univers :
C’était, sur le versant Est de Saint Julien, un charmant désordre de terrasses bordées ou non de balustrades en poterie, ombragées de grands pins avec même quelques jeunes cèdres ramenés jadis du Liban par un vénérable croisé. De multiples petits escaliers fleuris faisaient passer d’une terrasse à l’autre, tandis que du haut en bas plusieurs bassins apportaient une fraîcheur très appréciée tout en assurant une réserve d’eau bien précieuse. Celle-ci s’écoulait en fine cascade de bassin en bassin depuis une source fraîche – aujourd’hui tarie – mais aussi une ingénieuse adaptation des pentes rocheuses par un réseau de caniveaux y collectait la moindre précipitation pluvieuse.
Un haut mur clôturant les jardins vers le bas soutenait une longue terrasse offrant une magnifique vue sur le « portail du pas », le Gardon tout au fond, et en face, le déferlement des mers antédiluviennes pétrifié dans la falaise de Peyremale.
Oui, Anduze avait là de véritables « jardins suspendus »... comme à Babylone ! ou presque... Mais alors, comment ne pas penser que depuis un bon siècle, au-dessus de Sauve, les cousins Pierre-Bermond avaient déjà aussi leurs « jardins suspendus » ? Et finalement, qu’ils se soient intitulés « satrapes de Sauve » ne nous paraît plus si étrange... Ils avaient de la culture et de l’esprit. Dans nos jardins d’Anduze donc, on le voit, tout incitait à la poésie et c’est là que les dames du château et leurs amies se plaisaient à venir entendre les troubadours de passage, chanter leurs romantiques épopées.

C’est là peut-être que Clara d’Anduze, la troubadouresse, trouva sa première inspiration... S’il ne nous reste presque rien de son œuvre, elle-même fut chantée par le troubadour Hugues de Saint-Circ. Tout porte à croire, selon Lina Malbos, qu’elle était Sybille, une des filles de Bernard VII d’Anduze, celle qui épousa vers 1200 le co-seigneur d’Alès Raimond Pelet déjà rencontré plus haut. On était vraiment « dans le vent » ici puisque la soeur de Sybille, Adélaïde qui épousa le seigneur de Mercœur, fut chantée, elle, par le célèbre troubadour Pons de Capdeuil. Ces charmantes récréations, la littérature galante qui les animait, manifestaient l’évolution vers un comportement des hommes plus raffiné, un nouvel art de vivre très méridional qui va malheureusement devoir affronter la brutalité arriérée des autres et leurs convoitises.

En attendant, de Bernard VII d’Anduze et son épouse Vierne – « Marquise » selon Lina Malbos – sont nés quatre garçons outre les deux filles dont nous venons de parler : l’aîné Pierre-Bermond VI, seigneur de Sauve mais que son père va beaucoup favoriser en s’appuyant sur lui pour ses autres domaines ; le cadet Bernard VIII d’Anduze qui n’aura pas le loisir de s’occuper de cette seigneurie du vivant de son père ni après, car il décèdera la même année que lui. Il jouit de la seigneurie de Portes, en partie Largentières, et des revenus de péages sur Alais ; il eut pour épouse Vierne, riche dame du Luc, de Joyeuse – près de Largentières  –  et de Génolhac.
Les deux derniers fils entrèrent dans les ordres, l’un, Bernard, moine à Mazan et l’autre, Bermond, deviendra évêque de Viviers en continuant à jouer un rôle important dans la famille.

Pierre Gaussent - A suivre

17 décembre 2014

Anduze au Moyen-âge - VI

Un siècle et demi de domination bicéphale (suite)

Bernard III d’Anduze eut de sa première épouse, Marie, selon le Dr Paulet, deux fils : Bernard, son héritier vers 1135, et Raimond qui eut probablement Sybille pour épouse. Et de Sybille se réclameront deux fils, Bernard-Bermond et Pierre dont on reparlera plus tard. Bernard III d’Anduze, qui était donc co-seigneur d’Alais avec Raimond Pelet, était aussi demi-frère de Guilhem V seigneur de Montpellier, et leur politique était étroitement concertée. L’avis de Bernard III devait être très écouté car on le voit souvent témoin ou président de plaids dans la région. Les comtes de Toulouse s’en prenant régulièrement à l’abbaye de St Gilles, le pape Calixte II écrivit en 1120 à Bernard III pour l’exhorter à en prendre la défense. Il devait donc bien le savoir peu en accord avec son suzerain dans ce genre d’entreprises. En 1123 c’est la guerre ouverte pour le partage de la Provence entre le comte de Toulouse Alphonse Jourdain, fils de Raymond IV de St Gilles et Raimond Berenger III comte de Barcelone ; elle se termine par un traité en 1125 auquel participe Bernard d’Anduze. L’un des enjeux était la place forte de Beaucaire et la « Terre d’Argence ». Celle-ci est un riche territoire compris entre le Rhône au Sud et à l’Est, jusqu’au Gardon au Nord et Jonquières à l’Ouest. Le comte de Toulouse en garda la propriété et les confia en fief à Bernard III d’Anduze à la place du vicomte Aymeric II de Narbonne, un peu trop ami du Catalan.

La mort de Raimond Beranger III en 1131 ne va pas ralentir la lutte d’influence entre Barcelone et Toulouse sur les domaines méditerranéens et Alphonse-Jourdain, là, va se heurter à des intérêts locaux où la Maison d’Anduze devra mener un jeu subtil entre ses alliances et sa fidélité au comte de Toulouse.
D’abord à Melgueil, le comte, décédé en 1132, laisse pour seule héritière sa fille Béatrix de neuf ans ; mais il a prévu qu’en cas de disparition de celle-ci avant son mariage, le comté... et sa monnaie, reviendrait au comte de Toulouse. On voit aussitôt Guilhem VI, nouveau seigneur de Montpellier, annoncer les fiançailles de Béatrix dont il est un des tuteurs et l’oncle, avec un fils de Barcelone, Bérenger-Raimond Ier comte de Provence !... Patronné par le pape Innocent II, le mariage eut lieu trois ans plus tard sans qu’Alphonse Jourdain puisse faire autre chose que ruminer sa rancune. Histoire à suivre...
Ensuite à Narbonne autre décès, celui du vicomte Aymerie II en 1134 qui, déjà veuf depuis cinq ans, ne laisse que deux filles. Voilà une bonne occasion de ré-affirmer sa suzeraineté pour Alphonse-Jourdain dont le père s’était intitulé « duc de Narbonne ».

Or si l’une des filles, Ermessinde, mariée en Espagne, a cédé ses droits à sa sœur Ermengarde, celle-ci va s’opposer farouchement avec une étonnante énergie à la mainmise du comte de Toulouse, au besoin elle-même à la tête de ses chevaliers et soutenue bien sûr en sous-main par Barcelone. A dix-huit ou vingt ans seulement, cette jeune veuve a besoin d’un homme solide à ses côtés et c’est là que nous retrouvons Bernard-Bermond d’Anduze, le fils de Sybille et Raimond, qu’elle prend pour époux en 1145. Dans son ouvrage " Les comtes de Toulouse " Jean-Luc Déjean est sévère avec lui : « Ce sera un falot vicomte-consort, mais sa parenté, ses alliances sont à Montpellier...». Il est vrai qu’il devait être difficile de briller dans le sillage d’une telle femme, adulée à Narbonne et estimée par le roi Louis VII lui-même. Pourtant la famille d’Anduze avait du poids, et c’est Pierre, un de ses cadets qui devint en 1150 l’archevêque de Narbonne. Pour le Dr. Paulet, il est fils de Raimond et frère de Bernard-Bermond, mais cela est très improbable : Pierre (de Situlvero), précédemment abbé de Saint-Gilles, avait succédé en 1124 à l’abbé Hugues ; de plus, on l’entendit en 1151 affirmer sous serment avoir été témoin en 1095 d’engagement du comte de Toulouse.
Ne serait-il pas, alors, l’ancien Hospitalier de Jérusalem de 1112 à Saint-Gilles et fils de … Raimond 1er d’Anduze et Ermangarde de Montpellier ?…

Veuve, la vicomtesse Ermengarde terminera sa vie à 70 ans retirée au couvent après avoir laissé les rênes au fils de sa sœur Ermessinde, l’espagnol Aymery de Lara, ce qui ne plaira pas du tout à Toulouse.
Mais nous avons laissé quelques lignes plus haut une « histoire à suivre » : En 1144, Béatrix de Melgueil perd son mari Bérenger-Raimond dont elle a un jeune fils. La régence va être assurée par le comte de Barcelone, entre-temps devenu aussi roi d’Aragon...
Libre, Béatrix a vingt ans à peine et est, elle aussi, une femme qui entend ne pas laisser à n’importe qui les destinées de Melgueil. Alors elle épouse Bernard Pelet, co-seigneur d’Alais qui devient donc comte de Melgueil, du moins le nomme-t-on ainsi ; c’est un homme de caractère. La Maison d’Anduze n’y est sûrement pas étrangère. L’autre co-seigneur d’Alais est à ce moment Bernard IV d’Anduze.

Bernard IV d’Anduze, né vers 1100, aurait eu pour première épouse une sœur de Guillaume de Calmont, évêque de Cahors. Celui-ci, issu du château de Calmont d’Olt, dominant Espalion, a fondé à 7 km au nord, en 1160, l’abbaye Cistercienne de Bonneval, largement dotée par la famille d’Anduze-Sauve.
Les fils de ce premier mariage sont : Bernard, l’aîné, futur Bernard V, suivi probablement de Frédol et de Bermond, qui deviendront respectivement évêques de Fréjus et de Sisteron en 1164 et 1176, et puis Bertrand.
Bertrand a épousé, vers 1150, Adélaïde de Roquefeuil, seule héritière de cette baronnie dont les terres s’étendaient du nord à l’ouest du Vigan. Leur fils aîné Raimond assurera la continuité de cette maison tandis qu’une destinée imprévue attend Bernard son cadet.
Or il se trouve que certains actes de diverses sources témoignent de l’existence d’un autre frère de Bernard V et de Bertrand, qui pourrait bien être Pierre-Bermond V de Sauve, si surprenant que cela puisse paraître !
Il s’agit en fait d’un demi-frère dont le père ne peut être que Bernard IV ayant épousé en seconde noce une sœur de Pierre-Bermond IV de Sauve qui ne pouvait alors espérer d’héritier direct. C’est une hypothèse.
D’ailleurs, on voit ce dernier se faire moine …à Bonneval, en 1161, probablement dès que son neveu fut en âge d’assumer sa succession sur Sauve, qui ainsi n’échappait pas à l’orbite anduzienne.
Ce mariage n’était peut-être pas du goût de tout le monde à Sauve, par exemple d’Elzéar, frère du seigneur, qui en 1154 passa dans l’orbite des vicomtes de Nîmes en recevant en fief le château de Bernis. Bernard V d’Anduze ne dut succéder à son père que tardivement, vers 1160, mais se voit confronté en 1164 à de sérieuses plaintes auprès du roi pour d’abusifs péages aux portes d’Alès, imposés de concert avec le co-seigneur, Bernard Pelet comte de Melgueil. Contrairement à celui-ci Bernard V y renonça et aussitôt, peut-être pour raisons de santé, se retira …à Bonneval, laissant son tout jeune fils Pierre-Bernard sous la tutelle de Guilhem VII de Montpellier. Or Pierre-Bernard rejoint son père à Bonneval l’année suivante et tous deux semblent décédés avant 1168.

C’est ainsi que, contre toute attente, Bertrand, dès 1165, doit prendre en mains la seigneurie d’Anduze et ses terres vassales sous le nom dynastique de Bernard VI, tout en restant « Bertrandus de Andusia » dans certains actes privés.
En effet, c’est à « Bernard d’Anduze et son épouse Adélaïde de Roquefeuil » qu’en 1169 Guilhem VII de Montpellier, l’ami de la famille, confie sa fille Guillemette pour qu’elle devienne en temps voulu l’épouse de leur fils Raimond de Roquefeuil.
En fait le seigneur de Montpellier, toujours méfiant quand un comte de Toulouse s’approche trop de Melgueil, cherchait à resserrer ses alliances. Il venait aussi de marier son autre fille, Sybille, avec Raimond-Gaucelm III de Lunel, dont il fera même le tuteur de son fils, avant de décéder en 1172.
De son côté, Bernard Pelet, intraitable dans l’affaire des péages d’Alès, est mort subitement en 1170, laissant la comtesse Béatrix en grand besoin d’appui face à l’appétit toulousain pour la fameuse monnaie de Melgueil.
Alors aussitôt Béatrix donne leur fille Ermessinde en mariage à Pierre-Bermond V de Sauve.
Un garçon est né de cette union prometteuse et pourtant vite écourtée : en effet, selon les historiens, Pierre-Bermond V n’était plus de ce monde courant 1172.
Et l’on voit, en décembre de la même année, Ermessinde jeune veuve, remariée avec le futur Raimond VI de Toulouse, 16 ans, dont le père mettait ainsi la main sur le comté de Melgueil au bout de 40 ans d’espérance toujours différée. Car Bertrand-Pelet, le fils qui aurait dû succéder, avait été entre-temps déshérité par sa mère Béatrix à qui il avait gravement déplu, et n’aura plus que la co-seigneurie d’Alès.
Plus tard, l’enfant d’Ermessinde aurait pu devenir comte de Melgueil et même Baron de Sauve, mais il s’est éteint en bas âge. Enfin, Ermessinde, la première des cinq épouses de Raimond VI de Toulouse, meurt en septembre 1176 au château de Malaucène, loin dans le marquisat de Provence.

N’est-elle pas bien étrange cette série de disparitions en si peu de temps dans cette même famille ? Or le mystère s’épaissit encore quand on apprend que Pierre-Bermond V aurait été vu dans les années 1180 moine au monastère de Mazan, dans les monts du Vivarais… S’il n’y a pas eu confusion du témoin ou vice d’interprétation, alors on sent rétrospectivement planer les silences d’une « Raison d’Etat »…

Pierre Gaussent - A suivre

6 décembre 2014

Anduze au Moyen-âge - V

Un siècle et demi de domination bicéphale

Bernard II est mort en 1029, laissant à Almérade la seigneurie d’Anduze et tout ce qu’il gérait déjà ; tandis que Pierre Bermond, fils de Garsinde, reçoit Sauve, sans doute Hierle et la co-seigneurie de Sommières partagée avec Bermond de Sommières qui pourrait être un jeune frère ou beau-frère de Bernard II. On le voit apparaître pour la première fois à la fin de 1029 comme témoin à la fondation du monastère St Pierre de Sauve voulue par Garsinde conjointement avec Pierre Bermond et Almérade. Ce monastère est mis sous l’autorité de l’abbaye de Gelone (Saint Guilhem le Désert) dont les seigneurs d’Anduze avaient paraît-il depuis très longtemps le « patronat » ou l’« avouerie », comme de celle d’Aniane. A cette cérémonie, outre Garsinde et les fils de feu Bernard II, furent présents de nombreux seigneurs en tête desquels Guillaume, le comte de Toulouse, l’évêque de Nîmes, Frotaire II, et son père, Aton II, vicomte de Nîmes. Cette affluence distinguée montre la considération dont jouissait alors la Maison d’Anduze et Sauve.
Almérade eut de son épouse Enaurs deux fils, Pierre et Bernard. Ce dernier dût décéder assez jeune et Almérade fit de Pierre II son héritier par son testament de 1052.

De son côté Pierre-Bermond I de Sauve eut de son épouse Astorge deux fils, Pierre-Bermond et Bernard-Bermond, et une fille Bellesinde. Etant décédé en 1054 à Rome au cours d’un voyage qu’il y faisait avec son épouse, l’héritier de Sauve fut Pierre-Bermond II qui en continua la lignée avec son épouse Elisabeth. Sa soeur Bellesinde, mariée à un seigneur probablement cévenol, reçut des parts de domaines et on la retrouve en 1081 avec ses deux fils dans une donation de leur part dans l’église de Meyrueis. Le frère cadet, qui ne devait pas trop avoir la vocation pour devenir moine ou évêque, avait épousé Adélaïde de Mandagout, d’une vieille place wisigothique au Nord du Vigan. Ou alors pressentait-on pour lui un rôle plus utile à la famille... En effet Pierre II d’Anduze, qui n’avait pas de postérité, s’éteignit en 1077 et son cousin cadet de Sauve devint Bernard-Bermond, seigneur d’Anduze, Barre, Portes, Peyremale et en partie de Meyrueis (au diocèse de Mende). Il devait alors avoir la quarantaine.
Et après son grand-père, Bernard-Bermond reprend le titre de Marquis du Château d’Anduze : « Ego Bernardus Castri Andusianici Marchio...». Ce dont s’étaient abstenus semble-t-il ses prédécesseurs, l’oncle Almérade et le cousin Pierre II. Aussi est-il permis de voir chez Bernard-Bermond, attentif au prestige du titre, le souvenir de la comtesse Garsinde sa grand-mère.
D’ailleurs son frère aîné Pierre-Bermond II de Sauve, sans doute sous la même influence, avait aussi besoin d’un titre et, bien sûr, au moins aussi brillant que celui de son cadet, mais sans risquer l’offense à quelques susceptibilités très légitimes...

Alors il s’en est découvert un qui a vraiment dû laisser pantois ses contemporains et perplexes encore aujourd’hui nos historiens ! On le trouve la même année 1077 dans l’acte de donation de sa part de l’église de Meyrueis à l’abbaye de Gélone :
« Ego Petrus satrapa Salvensis » –- Moi Pierre satrape de Sauve... Etait-ce par esprit d’indépendance, de dérision ou de défi envers quelque voisin imbu des honneurs hérités de ses pères ? Petite rivalité entre frères ? Satrape désignait effectivement « le seigneur du pays » dans la Perse depuis cinq siècles avant notre ère ; c’était le gouverneur d’une province, la « satrapie ».
Jean Germain, dans son livre (" Sauve, antique et curieuse cité "), explique ce choix par le souvenir d’une occupation sarrasine de Sauve. Pourtant on peut douter qu’un Pierre-Bermond ait trouvé très glorifiant d’adopter le titre d’un de ces sarrasins tant combattus par ses propres ancêtres. Et puis, si les Arabes ont bien conquis et islamisé le royaume Persan entre 633 et 651, trois ou quatre générations avant leur arrivée en Septimanie, il semble qu’aucun de leurs chefs n'ait été nommé satrape...

En revanche, on était très imprégné de la Bible dans l’entourage si religieux du seigneur de Sauve. Or le peuple Juif éprouva l’administration des satrapes de l’empire Perse dès sa déportation. La tragédie passée, sinon oubliée, il s’en accommoda avec intelligence et certains firent même fortune à Babylone. Après le retour d’exil accordé par Cyrus, les Juifs ont pu vivre en paix en Palestine qui faisait partie d’une Satrapie jusqu’à l’arrivée des Grecs d’Alexandre le Grand.
Ces souvenirs étaient pieusement entretenus chez les Juifs réfugiés dans le Midi depuis l’époque romaine et puis sous les Wisigoths de Septimanie qui les ont protégés. Protégés ensuite sous Charlemagne, Louis le Pieux et Charles le Chauve, ils étaient nombreux au tout début du Xème siècle à Nîmes où ils avaient une synagogue ; et surtout à Lunel qui sera le point de départ d’écoles célèbres.
Ne se privant pas de devenir les banquiers de tout le monde, on peut imaginer qu’ils avaient des relations très intéressées avec les seigneurs d’Anduze et de Sauve qui détenaient, avec leur monnaie, le nerf du commerce... Alors, n’ont-ils pas flatté le puissant Pierre Bermond de ce titre de satrape qu’ils connaissaient si bien ?…

On ne connaît que peu de choses des descendants de Pierre-Bermond II et de son épouse Elisabeth jusqu’à leur présumé arrière-petit-fils que nous retrouverons plus loin, mais si l’on en croit Jean Germain ils ont tous voulu rester « satrapes de Sauve »...
De leur côté Bernard-Bermond d’Anduze et Adélaïde de Mandagout semblent n’avoir eu qu’un fils héritier, Raimond Ier, jeune successeur de son père.
Raimond 1er épousa Ermengarde, veuve en 1074 de Guilhem III, seigneur de Montpellier. On notera que les veuves de riches seigneurs ne restaient pas longtemps sans époux... Mais ici Ermengarde avait déjà un fils pour continuer la lignée de Montpellier, Guilhem V, qui reprendra les rênes après son oncle Guilhem IV.
Il s’en suivra une longue période de très bonnes relations entre les deux familles. Raimond d’Anduze et Ermengarde ont eu au moins deux garçons, Bernard III futur seigneur d’Anduze et Pierre.
A partir de là, et sur un siècle environ, on constate que les généalogies déduites des divers auteurs pour les seigneurs d’Anduze et leurs familles sont très souvent en discordance. La désignation trop imprécise des personnages dans les actes originaux en est la cause initiale, mais non la seule. Même dans l’étude particulière de Lina Malbos (" Etude sur la famille féodale d'Anduze et Sauve du milieu du Xème siècle au milieu du XIIIème siècle ") qui apporte d’intéressantes sources, on remarque des déductions assez discutables. C’est pour cela qu’on ne trouve nulle part un tableau généalogique un peu détaillé ; pourtant il permet d’éviter bien des erreurs, au moins de chronologie… en attendant la découverte problématique d’un chartrier !

Pierre, cadet d’Anduze, devait approcher de la quinzaine d’années quand fut prêchée la Première Croisade et il dut sans doute accompagner son demi-frère Guilhem V en terre sainte avec le comte de Toulouse car on le voit entrer dans l’Ordre des Hospitaliers de Jérusalem en 1112, un établissement de cet ordre venant d’être fondé à Saint-Gilles.
Parmi les nombreux seigneurs du pays, également croisés, dont le cadet de Lunel, l’Histoire mentionne Raimond Pelet en 1099 qui se distingua en Palestine. Son nom laisse penser qu’il était issu de la famille d’Anduze, peut-être un fils de Raimond Ier qui lui aurait donné la co-seigneurie d’Alais et dont il sera le chef d’une longue lignée.

Pierre Gaussent - A suivre

28 novembre 2014

Pierre-Albert Clément s'en est allé, par le chemin…

C'est avec tristesse que nous avons appris la disparition de Pierre-Albert Clément ce mercredi 26 novembre 2014 à Alès. Cet homme simple et discret, mais au charisme certain en public, au parcours atypique – avec notamment son étonnante période d'organisateur de spectacles à Canaules avec des célébrités nationales de l'époque – qui caractérise souvent les personnalités hors du commun, était encore à 90 ans l'infatigable chercheur dont la curiosité et l'enthousiasme étaient restés intacts.
L'écrivain prolifique qu'il fut nous laisse de nombreux ouvrages qui sont devenus pour certains des références incontournables dans leurs domaines, comme par exemple " Les chemins à travers les âges en Cévennes et bas Languedoc " ou les " Eglises romanes du bas Languedoc " et autre " Via Domitia ".
Si sa réputation est d'abord le résultat d'un travail acharné avec une rigueur sans faille dans ses recherches, il était loin d'être aussi un homme sans humour ! La publication d'un roman sur l'histoire d'un muletier au XVI ème siècle, truffé d'anecdotes savoureuses, en est entre autres une parfaite illustration.
Régulièrement de passage dans notre cité, il l'aimait et la connaissait particulièrement bien. Nous conservons un excellent souvenir de la présence de ce grand érudit pour une conférence sur notre histoire locale en septembre 2008, lors des Journées du Patrimoine.
Il ne fait aucun doute que Pierre-Albert Clément laisse l'une des plus grandes traces, celles qui sont indélébiles, dans notre histoire culturelle régionale.

24 novembre 2014

Anduze au Moyen-âge - IV


Les Bernard et Bermond d’Anduze et Sauve (suite)

Bernard II, devenu veuf, s’est remarié en 1013 avec Garsinde, vicomtesse de Béziers et Agde, veuve du comte de Carcassonne Raimond-Roger. De Raimond-Roger elle avait deux fils : Guillaume qui devint comte de Carcassonne et Pierre qui eut Béziers et Agde. C’est une fille de ce dernier, Ermengarde, qui apportera l’ensemble de cet héritage au vicomte de Nîmes Raimond-Bernard Trencavel. Bernard II et Garsinde eurent encore deux autres fils ; l’un, Raimond, mourra sans postérité et l’autre fut destiné à la seigneurie de Sauve, le futur Pierre-Bermond I. En attendant sa majorité, Bernard II continua bien entendu à gérer l’ensemble des domaines avec Almérade qui avait pour lot Anduze, Barre, Portes et Peyremale.
Barre contrôlait la Vallée Française ; Portes, sur son col, surveillait la « voie Régordane » menant de Nîmes au Puy dont, rappelons-le, les évêques étaient respectivement les frères Géraud et Frédol.
Quant à Peyremale, non loin de Portes, son château contrôlait la Haute Cèze et se trouvait dans le diocèse d’Uzès ; la région, notamment vers Génolhac, recelait aussi du plomb argentifère...

Il va de soi que circuler au pied de ces places avec des marchandises impliquait l’acquittement d’un péage destiné à l’entretien des routes et leur sécurité, ce qui devait laisser une bonne marge pour le seigneur du lieu, à voir leur attachement à cette fiscalité. Certains voudront même en abuser ! C’est sous Bernard II que Sauve prend de l’importance comme point de convergence des échanges commerciaux par les vallées trans-cévenoles. Au Sud, malgré l’alliance avec la baronnie de Lunel, son influence directe s’arrêtait à Sommières et ce n’est peut-être pas non plus une coïncidence s’il y reconstruit en 1024 la forteresse wisigothique.
Mais ce personnage riche, maître ou suzerain de nombreuses seigneuries, descendant présumé d’une lignée de seigneurs indépendants remontant, pourquoi pas, aux temps des rois de Tolède, est tout simplement Bernard d’Anduze face à tous ces vicomtes, comtes et marquis qu’il côtoie... Cela ne manque-t-il pas d’un peu de panache pour son épouse Garsinde, d’illustre famille, et pour ses enfants aussi ?

C’est alors que, dans un acte notifiant sa généreuse donation à une église, l'on voit Bernard d’Anduze qualifié de « Marchio », marquis d’Anduze ! Et le Dr Paulet de nous expliquer que c’est bien normal puisque ses terres sont une « Marche » aux confins de celles de Maguelone... Bien mince justification d’autant plus que Maguelone n’était même pas encore fief pontifical, ou alors le titre est fort déprécié depuis sa définition Carolingienne.
En fait il y a encore à ce moment un titre de marquis de Gothie, mais porté par le comte de Rouergue. La fierté de Bernard d’Anduze ne devait pas trop s’accommoder de cette décoration factice quand la gloire de ses propres ancêtres pouvait lui en fournir de moins dorées peut-être mais plus authentiques.
En effet, en octobre 1020, son fils Géraud étant devenu évêque de Nîmes, il lui fit donation, ainsi qu’à sa cathédrale et conjointement avec ses deux autres fils Frédol et Almérade, d’un domaine probablement hérité de sa première épouse Ermengarde. Dans l’acte, auquel assistèrent ses derniers fils Raimond et Bermond avec leur mère Garsinde, Bernard s’y intitule « miles pellitus » soit chevalier à la fourrure, ce que Léon Ménard dans son " Histoire civile, ecclésiastique et littéraire de la Ville de Nîmes " commente ainsi :

« On peut conjecturer par ce titre qu’il avait droit de porter une espèce de fourrure qui pouvait être d’hermine, de vair, de martre zibeline ou de quelque autre peau rare et recherchée, et qui devait marquer le degré de chevalerie le plus éminent. C’est ainsi que les rois Wisigoths portaient autrefois ces sortes de fourrures, ce qui leur faisait donner, comme l’a fait Sidoine Apollinaire, le titre de Princeps Pellitus ».

Voilà qui laisse à penser que les seigneurs d’Anduze étaient toujours habités par le souvenir des traditions wisigothiques. Ce n’est certes pas une preuve de cette origine mais un bon indice de plus.
Ce qualificatif devait plaire dans la famille car certains vont le garder comme patronyme : un peu plus tard quand il apparaît que le seigneur d’Anduze est co-seigneur d’Alais, l’autre co-seigneur s’appelle Raimond Pelet... Nous retrouverons les descendants de ce dernier à Alais jusqu’au début du XIVème siècle ; tous des « Pelet », Raimond, Bernard, Bermond, etc., et toujours co-seigneurs avec Anduze jusqu’en 1243. (voir aussi l'excellent ouvrage du grand spécialiste de la fin de l'Antiquité et du Haut Moyen-âge, André Bonnery, " La Septimanie au regard de l'Histoire " qui aborde ce sujet. Phil Gaussent).

Mais nous n’en avons pas fini avec les titres de Bernard II car le Dr Paulet relate une autre donation en 1024 à l’église d’Agde faite sans doute pour plaire à sa femme qui en était vicomtesse ; et l’acte porte : « Consilio et voluntate domini principis Bernardi de Andusia...». Et notre sympathique docteur lui donne aussitôt les titres de « seigneur et prince d’Anduze ». Il semble plus raisonnable de traduire « premier seigneur d’Anduze », sachant surtout qu’il avait alors associé son fils Almérade à la seigneurie. C’est aussi l’avis du Dr Viguier.
Cependant c’est à tort que nos auteurs se plaisent à monter en épingle cette anecdote, car le terme de prince n’était pas alors un titre avec la signification précise que nos rois lui donneront plus tard :
En ces temps, un domaine transmis héréditairement dans une famille depuis très longtemps, avant l’instauration de l’autorité Franque et qui avait échappé à la conquête, était appelé un « alleu ». C’était un domaine en pleine propriété, indépendant de toute suzeraineté officielle et donc non soumis aux impôts et redevances. Et souvent en effet, le seigneur s’en intitulait lui-même le prince, ce qui ne lui donnait d’autres prérogatives que sa seule satisfaction d’amour-propre ; mais il traduisait une indépendance réelle.

Anduze remplissait sans aucun doute les conditions d’un alleu et le comportement de ses seigneurs le confirme assez. Il y avait naturellement beaucoup de « terres allodiales » dans l’ancienne Septimanie et que l’on retrouve fréquemment mentionnées dans les actes de donation ou de vente de l’époque. Ces derniers alleux ne sont souvent que de petites propriétés résultant de partages successifs selon les principes des lois romano-wisigothiques toujours en vigueur dans le Midi. Ces principes assez respectés chez les paysans libres conduisaient bien sûr à l’éparpillement du patrimoine ; aussi les maisons seigneuriales évitaient ce grave inconvénient en usant d'un autre principe de ces lois : le droit absolu du chef de famille de distribuer par testament ses biens fonciers et financiers (dot pour les filles le plus souvent) assorti de clauses de substitution en cas de décès sans descendance d’un héritier. De la sorte l’ensemble des domaines ou seigneuries restait sous l’autorité des plus aptes à maintenir la puissance et l’indépendance du clan.

Ecrites ou non, ces dispositions ont toujours présidé à l’histoire de la Maison d’Anduze et Sauve comme on va le voir.

Pierre Gaussent - A suivre.

14 novembre 2014

Anduze au Moyen-âge - III

Les Bernard et Bermond d’Anduze et Sauve

Bernard II d’Anduze épousa Ermangarde vers 990 et apparaît bientôt être également le maître de nombreux fiefs dont le pays d'Hierle, de Sauve, d'Alais, de Barre, de Portes, de Sommières cette vieille forteresse wisigothique. Lunel est sans doute déjà en relations étroites, sinon aussi un fief.
On le voit, des sommets cévenols jusqu’à la mer s’échelonnent les possessions du seigneur d’Anduze et en particulier tout au long de la vallée du Vidourle, ce qui lui assurait une voie indépendante et sûre pour ses échanges commerciaux même lointains.
En effet, le Vidourle se jetait alors dans l’étang de Mauguio, en communication avec la Méditerranée. Près de l’embouchure, sur l’étang, existait d’ailleurs un port et un bourg pas très loin de l’abbaye de Psalmodi et de Lunel. Il s’appelait justement « Portus » et était assez important puisque s’y est tenu en 887 un concile présidé par l’archevêque de Narbonne et un autre en 897. Portus, par la suite, dut être ensablé et emporté par les crues du Vidourle, ou supplanté par le port de Saint-Gilles. Aujourd’hui, il n’en subsiste aucun vestige sauf dans le nom de deux mas.

On peut penser que par cette vallée jalonnée de places fortes étaient véhiculés notamment les métaux extraits des mines cévenoles et surtout l’argent fourni aux ateliers de frappe monétaires du comté de Melgueil, laissant dans la transaction de confortables bénéfices au seigneur d’Anduze.
Le « sol Melgorien », apprécié des marchands orientaux, valait 8 « sols tournois » des ateliers de Tours par exemple. Mais le sol était devenu monnaie de compte pour les marchés, comme la livre qui valait 20 sols. Il n’y avait plus de sous d’or depuis 815 et le commerce ordinaire utilisait des pièces d’argent : le « denier » et « l’obole » ou demi-denier ; 1 sol correspondait à 12 deniers ; et pour fixer les idées le prix d’une vache tournait autour de 6 sols Melgoriens vers l’an 1000 ; il faut le préciser car on connaissait aussi l’inflation...
Il est curieux de constater comment se sont perpétuées ces appellations : certes le denier et l’obole ne signifient plus que des quantités négligeables, et la livre, restée unité de compte jusqu’à la révolution française, est devenue le « Franc » fractionné en centimes (on avait pourtant connu un franc d’or au XIVème siècle) ; mais encore à la veille de la guerre de 1939, on entendait les gens appeler couramment un « sou » la pièce de 5 centimes et bien sûr « 20 sous » celle de 1 franc, qui leur permettait de s’acheter non pas trois vaches mais... le journal !

Revenons donc un millénaire en arrière ; Bernard II d’Anduze et Ermangarde ont eu trois fils :
Almérade, associé par son père à la seigneurie d’Anduze.
Frédol qui, devenu évêque du Puy en 1016, sera remarqué pour son action bienfaitrice par le Pape Benoît VIII.
Géraud que nous avons vu succéder de 1019 à 1027 à Frotaire, à l’évêché de Nîmes.
Et peut-être y a-t-il eu un Bermond placé comme co-seigneur à Sommières ; on en voit un en 1029 et les Bermond et Pons-Bermond vont y apparaître en diverses occasions pendant plus de deux siècles.
Par contre on ne rencontrera jamais de fils d’Anduze à Lunel :
En fait on ne sait pas comment ni quand Anduze aurait pris pied à Lunel qui faisait partie du diocèse de Maguelone ; il est probable que cette baronnie, créée paraît-il en 888, a été à l’origine incluse dans les limites du comté de Melgueil ; mais peut-être aussi domaine privé d’une famille également wisigothique.

Selon Thomas Millerot (" Histoire de la ville de Lunel " vers 1880), Lunel appartenait au seigneur d’Anduze puisque Bernard II la « céda » vers l’an 1000 à la famille Gaucelm. On ne connaît pas la date exacte mais c’est à ce moment (1004 et 1007) qu’un Gaucelm seigneur de Lunel se manifeste dans divers actes.
En revanche, si à plusieurs reprises un Gaucelm de Lunel s’affiche vassal du seigneur d’Anduze et Sauve, cette « cession » ne nous est attestée que par un acte d’hommage au Sénéchal Royal de Beaucaire et Nîmes deux siècles et demi plus tard ! Il est dit dans cet acte daté de 1257 « [...] ego Raymondus Gaucelm dominus Lunelli recognosco [...] quod antecessores mei tenebant Lunellum a Bernardo de Anduzia, domino de Salve sub forma et conventionibus infra scriptis, videlicet quod dicti antecessores mei tenebantur facere hominium et fidelitatem jurare eidem Bernardo de Andusia et successoribus ejus pro baronia de Salve et [...] », ce qui signifie : « Moi Raimond Gaucelm, seigneur de Lunel, je reconnais [...] que mes prédécesseurs tenaient Lunel de Bernard d’Anduze, seigneur de Sauve sous la forme et les conventions ci-après, étant bien entendu que mes dits prédécesseurs devraient rendre hommage et jurer fidélité à Bernard d’Anduze lui-même et à ses successeurs au titre de la baronnie de Sauve...» ; et il était précisé qu’à sa demande et pour les périodes en usage, ils devaient les suivre à la guerre eux-mêmes, ou un des leurs, avec quatre chevaliers entretenus aux frais du dit seigneur d’Anduze ou de ses successeurs pour la baronnie de Sauve. Et en contrepartie ceux-ci s’engageaient à aider et secourir Gaucelm et les siens en cas de nécessité.
Il est également précisé que les terres de Lunel en question s’étendaient du Vidourle à la rivière du Bérange et de Saint Sériès jusqu’à la mer ; c’était un territoire assez considérable.

Les raisons de cette « cession » n’y sont pas dites, mais le texte laisse penser qu’il s’agit d’autre chose :
Lunel pouvait être un « alleu » propriété des Gaucelm, vieille famille de Septimanie. Ils l’auraient alors soumis à Bernard d’Anduze qui le leur aurait aussitôt rendu en fief pour « le tenir de lui » selon la coutume féodale. Ce véritable traité d’assistance mutuelle se concluait en général lorsque l’un des partenaires éprouvait la nécessité d’avoir la protection d’un plus puissant, et ici l’intérêt des deux convergeaient de façon évidente.
On remarquera d’abord que le seigneur de Lunel paraît engagé envers Bernard d’Anduze seulement vis-à-vis de sa baronnie de Sauve, « Bernardus de Andusia pro baronia de Salve », on y insiste à sept reprises dans l’acte... Mais peut-être ce détail a son explication dans le contexte de l’hommage au Sénéchal ?
L’autre observation porte sur l’engagement formel de Bernard relatif à l’intégrité des domaines et ressortissants des Gaucelm, de sa part comme de ses descendants. Il n’est pas irréel alors d’imaginer que cet acte formalisait une alliance dans le cadre d’une lutte d’influences autour de la monnaie de Melgueil, peut-être depuis l’implantation des nouveaux vicomtes héréditaires de Nîmes dont l’histoire montrera par la suite les grandes ambitions.
D’ailleurs le Comte de Melgueil venait justement de créer, en 985, la seigneurie de Montpellier au profit d’un de ses fidèles... Sage précaution ou simple coïncidence ?

En poursuivant dans cette dernière hypothèse, ce n’est plus une simple coïncidence si le très indépendant seigneur d’Anduze et de Sauve Bernard II décide peu de temps après, vers 1010, de garder son minerai et créer son propre atelier de frappe de monnaie.
On en connaît trois pièces marquées au nom des deux villes, dont un denier d’argent équivalent paraît-il à six ou sept deniers de Melgueil et qui était fort apprécié : le « Bernardin ».

Pierre Gaussent - A suivre