C'est le passé et le présent qui se mélangent pour former la passionnante histoire culturelle de notre antique cité, tournée irrémédiablement vers l'avenir…
Ces "billets", pour amoureux d'Anduze, n'en sont que quelques modestes reflets.

12 janvier 2020

La maison d’Anduze et les sénéchaux de Beaucaire… 4

Ce quatrième billet consacré à l’action des sénéchaux de Beaucaire dans les Cévennes nous amène à la seigneurie d’Alès, avec les Pelet. Un nom qui confirme une origine wisigothe, comme celle des seigneurs d’Anduze. Deux familles puissantes et intimement liées, même si de profonds désaccords les ont souvent opposés sur les routes du pouvoir…

« Pierre d’Athies et les Pelet. – Une fois coseigneur d’Alais (Rappelons que saint Louis a dépossédé Pierre Bermond, ex seigneur d’Anduze et Sauve, de la coseigneurie d'Alais) le roi eut vite fait d’y étendre sa juridiction, grâce aux exactions de ses officiers.
« Toujours fidèles à la cause royale, les Pelet, pariers du roi (pariers : associés, puisque coseigneur avec lui d’Alais), pouvaient cependant espérer quelque ménagement. Mais ils étaient seigneurs trop considérables pour n’avoir rien à craindre.
« (…) La juridiction de Bernard Pelet s’étendait sur toute la région alaisienne, à Boucoiran, Rousson, Peyremale, Sainte-Marie du Val, Saint-Privat, Saint-Saturnin, Aigrefeuille.
« Le sénéchal de Beaucaire Pierre d’Athies entreprit contre le seigneur d’Alais une lutte de tous les instants.
« Il avait la partie belle : Bernard Pelet, fils de Raimond, était mort, laissant avec sa mère Sibile (Une fille de Bernard d’Anduze qui avait épousé Raimond Pelet dans le cadre d’un rapprochement des deux familles) et sa veuve Tiburge un tout jeune fils, Bernard.
 
« Pierre d’Athies, profitant de la situation, s’efforça tout ensemble de s’enrichir aux dépens de la famille alaisienne et de ruiner son influence ; en frappant d’exactions indues et répétées les bourgeois des Pelet, il atteignait ce double but, il montrait le néant et l’impuissance du coseigneur du roi et faisait envier ainsi à ceux qui se trouvaient sous sa juridiction le sort moins misérable des bourgeois du roi ; il adopta à l’égard des vassaux une tactique analogue et s’efforça de détruire de ce côté la puissance seigneuriale.
 
« Il commença par frapper les bourgeois des Pelet en tant que collectivité, exigeant de chaque agglomération une somme qu’il fixait d’après les revenus et la population de chacune d’elles ; pour Alais, il porta cette exaction au chiffre de 500 livres de viennois ; comme les habitants réclamaient, offrant de s’en remettre à la décision du roi, il emprisonna les protestataires les plus bruyants et chassa leurs familles de leurs maisons ; il obtint par ces procédés 300 livres.
« L’opération ayant réussi, il l’appliqua aux habitants de Boucoiran, de Rousson, de Peyremale, de Saint-Paul, de Sainte-Marie, de Saint-Privat, de Cassagnoles, de la paroisse de Saint-Saturnin et du territoire du château d’Aigrefeuille, prenant à chaque localité de 15 à 25 livres de viennois.
« Puis, pour compléter cette somme, il s’en prit aux individus les plus riches du pays. Pierre Mirat, qui était intervenu en 1227 comme caution de Bernard Pelet, subit mille injustices. le châtelain d’Alais, Maynier, lui ayant demandé au nom du sénéchal 25 livres viennois, il répondit par un refus ; son logis fut aussitôt envahi, sa femme, qui relevait de couches, en fut chassée, ses meubles furent saisis ; les gens du châtelain se rendirent ensuite dans son ouvroir et lui volèrent – il était drapier – pour plus de 150 livres tournois de drap. Pour recouvrer ces marchandises, Pierre Mirat dut payer les 25 livres qu’il avait refusées. Toutes ses réclamations furent vaines, le châtelain n’avait fait que suivre les instructions du sénéchal.
 
« Pierre Peillier, autre bourgeois de Bernard Pelet, eut plus encore à souffrir des violences de Maynier ; il se vit dépouiller de ses vêtements, de ses meubles, de ses armes, de son argent ; le châtelain le fit mourir en prison, puis, débarrassé de ce gêneur, opéra une seconde descente à son domicile et enleva tout ce qui s’y trouvait.
« Pierre d’Athies ne fut guerre plus respectueux de la juridiction des Pelet qu’il ne l’avait été des droits de leurs sujets ; il y avait là une source de revenus, dont il ne pouvait manquer de vouloir s’emparer. Ainsi un meurtre avait été commis sur le territoire de Cassagnoles dont la juridiction et la police appartenait à Bernard Pelet ; l’assassin comme la victime étaient hommes de ce seigneur ; celui-ci, loin de refuser justice, prétendait la rendre suivant la coutume. Le roi n’avait donc rien à voir en cette affaire. Pierre d’Athies n’en contraignit pas moins le meurtrier à lui payer 80 livres.
« En présence de ces oppressions et de ces usurpations, la dame d’Alais alla demander justice à la cour du roi, qui lui délivra des lettres enjoignant au sénéchal de faire enquête sur les droits et les possessions des seigneurs alaisiens. Tiburge apporta les dites lettres à Pierre d’Athies au château de Sommières, mais il n’en tint nul compte ; la dame d’Alais en fut pour ses frais…, ils s’élevaient à la somme de 200 livres de viennois.
« Alors commença pour Tiburge l’ère des persécutions. Courageusement, elle s’opposa au sénéchal, qui voulait obtenir d’elle une jeune fille noble de sa suite ; elle déroba à ses poursuites la femme du seigneur de Rousson, vassal des Pelet, qu’il rêvait d’enlever ; comme il avait prudemment éloigné le mari de son château et qu’il y envoyait des sergents chargés du rapt, Tiburge s’empressa de conduire en sureté à Alais la dame de Rousson. (…) »

A suivre

28 décembre 2019

La maison d’Anduze et les sénéchaux de Beaucaire… 3

Avec cette troisième partie, consacrée essentiellement aux Bermond, nous rentrons dans le vif du sujet. Celui-ci trouvera son point d’orgue dans le prochain billet avec les démêlées des seigneurs d’Alès avec Pierre d’Athies. Véritable personnage de roman avec son profil d’homme de pouvoir violent et cupide, il fut sans aucun doute parmi les moins recommandables des sénéchaux de Beaucaire !…

LA LUTTE DES PREMIERS SENECHAUX CONTRE LA NOBLESSE

« Action militaire des premiers sénéchaux. – La tâche des premiers sénéchaux semblait donc pouvoir se réduire à peu de chose au point de vue militaire. Peut-être auraient-ils réussi, s’il l’avait voulu, à établir sans violence leur autorité dans le pays ; du moins, les premières années qui suivirent la conquête ne furent-elles marquées par aucun soulèvement.
« Mais, se sentant maîtres indépendants, les officiers royaux, non contents d’affermir leur domination, voulurent aussi l’étendre ; ils s’efforcèrent non seulement de prévenir les révoltes, mais encore de ruiner une noblesse qui constituait, par le seul fait de sa puissance, un obstacle à celle du roi, dont les justices limitaient la sienne, dont les châteaux forts enfin restaient un refuge possible pour les hérétiques et les rebelles.
« Aussi bien est-ce dans la lutte contre les châteaux forts que peut se résumer, à peu de chose près, l’action militaire des sénéchaux de Beaucaire. En s’en emparant, en les détruisant, ils ruinaient en effet dans leur élément les seigneuries qu’ils combattaient : une fois possesseurs d’un château, ils étaient maîtres de toute la circonscription territoriale qui en dépendait.
« (…) Au pays cévenol, les sénéchaux livrèrent à la maison d’Anduze une guerre sans merci et accablèrent de vexations les Pelet d’Alais, devenus coseigneurs du roi ; en Gévaudan, ils conduisirent ou ordonnèrent plus d’une chevauchée (ici la définition de chevauchée est une expédition militaire répressive et violente) contre les barons turbulents du pays ; enfin ils prirent part à la répression des derniers soulèvements du comte de Toulouse et de ses partisans contre la domination royale.

« Ruine de la maison d’Anduze. – Nulle part l’intervention des officiers de la sénéchaussée ne fut aussi énergique que dans la seigneurie d’Anduze, nulle part du moins elle n’eut, dès le temps de saint Louis, d’aussi complets résultats.
« On se l’explique aisément. Parmi les rares défenseurs que la cause toulousaine avait trouvés dans le Languedoc oriental, aucun ne lui avait été, on l’a vu, plus fidèle que Pierre Bermond VII. De tous les seigneurs du pays, il était le plus puissant, le plus dangereux pour la domination royale, étant un des moins éloignés du centre de son établissement.
« Aussi la lutte s’engagea-t-elle de bonne heure entre les sénéchaux et lui : par malheur, nous n’en connaissons guère que les effets. Nous savons cependant par un passage des enquêtes de saint Louis qu’elle était déjà commencée du temps de Pèlerin (Pèlerin Latinier, sénéchal de Beaucaire entre octobre 1226 et octobre 1238) ; on ne s’explique point en effet, sans l’hypothèse d’une guerre, l’amende prononcée par le viguier de Sommières contre un homme qui avait pénétré dans le château de Sauve alors que Pierre Bermond, seigneur du lieu, s’y trouvait.
« Un autre texte vient confirmer cette hypothèse ; il nous montre le baile royal (Agent financier et judiciaire du Sud. Son équivalent au Nord était le prévôt) Meynier, qui exerçait ses fonctions du temps de Pierre d’Athies (sénéchal de Beaucaire à partir de 1239), emprisonnant un homme accusé d’avoir soutenu Pierre Bermond.

« Si on constate de plus qu’en 1239 le roi a remplacé celui-ci comme coseigneur d’Alais, on admettra que c’est avant cette date qu’eut lieu la lutte qui enleva la seigneurie d’Alais à Pierre Bermond, en sorte que le seigneur de Sauve paraît avoir devancé la révolte de Trencavel, vicomte de Béziers, en 1240 : lorsqu’il s’y associa, il était vaincu déjà et dépouillé en partie.

« A cette nouvelle lutte il perdit encore Sommières, dont on lui avait jadis donné une moitié en gage, et sa ville de Sauve, dont le roi s’empara. En 1243, il avait perdu toute sa terre.
« Le roi lui assignait six cents livres tournois de rente annuelle, mais s’emparait de ses châteaux, de ses fiefs et de ses revenus. A Roquedur, dont il lui laissait la ville et le château (Le village, situé à quelques kilomètres au sud-ouest du Vigan, ne possède plus aujourd’hui de sa forteresse que quelques rares pans de murs, mais le site reste magnifique avec une vue imprenable sur la région à 360° !), il faisait enlever les machines de guerre et ordonnait à son sénéchal d’examiner s’il devait détruire ou conserver cette forteresse ; dans toute la terre d’Hierle, sur laquelle la rente était assignée, Pierre Bermond n’avait pas le droit d’en construire ou d’en réparer une seule. Il se voyait de plus interdire l’entrée des châteaux et des villes d’Alais, d’Anduze, de Sommières et de Sauve, sans l’assentiment du roi.
« Ainsi était consommée la ruine du seigneur cévenol le plus redoutable au roi ; il payait chèrement sa longue fidélité au parti toulousain. (…) »
« Les progrès considérables que sa défaite faisait réaliser au pouvoir royal dans la région alaisienne en devaient amener rapidement d’autres.
« Maître d’une moitié de Sommières par la dépossession de Pierre Bermond VII, le roi eut vite fait de s’emparer de l’autre partie de la ville, qui appartenait au frère du seigneur de Sauve, Bermond, lequel y avait succédé à son père : la royauté acheva ainsi de substituer dans le pays cévenol son autorité à celle de la maison d’Anduze.
« A dire vrai, en 1248, Bermond n’avait plus à Sommières que des droits restreints ; non seulement son père avait cédé à Pierre Bermond VII la moitié de la ville, mais il avait dû confier de gré ou de force au sénéchal de Beaucaire Pèlerin Latinier la tour de son château ; l’accord conclu au mois d’août entre saint Louis et le seigneur de Sommières ne faisait guère sans doute que consacrer en droit un état de fait déjà ancien. Mais, en même temps qu’il abandonnait définitivement au roi tous ses droits sur la ville, Bermond cédait toutes les possessions qu’il avait au château de Calberte et dans la vallée environnante. Il recevait en échange le château du Cailar (Château disparu aujourd’hui).
« Ainsi dépouillé de ses terres les plus importantes, le nouveau seigneur du Cailar ne possédait plus que des fiefs assez lointains, qu’il n’était point dans l’intérêt de la royauté de lui disputer, tel celui de Saussines, dont il partageait la justice avec l’abbé de Psalmody (Un des plus anciens et célèbres monastères de la région au Moyen-âge qui était situé non loin d'Aigues-Mortes ; il n'en reste que quelques ruines aujourd'hui) et où il avait des vassaux.
 

« (…) Ainsi par la violence ou par des échanges habiles consacrant de lentes usurpations, les premiers sénéchaux avaient étendu le pouvoir royal au détriment des seigneurs de Sauve, dans les châteaux d’Anduze, de Sauve, de Sommières et d’Alais. »

A suivre


Photo du haut : Une partie du site du premier château des seigneurs d’Anduze, à flan de St Julien et dominant la ville.
Photo du bas : Carte postale ancienne montrant quelques ruines du château de Sauve situées sur un éperon rocheux au-dessus de la ville.

14 décembre 2019

La maison d’Anduze et les sénéchaux de Beaucaire… 2

Suite du premier volet présentant les rapports de force entre seigneurs d’une même famille confrontée aux intérêts personnels de chacun. Des rivalités dont surent se servir les Montfort, ainsi que le père de saint Louis, Louis VIII. Un vieil adage résume parfaitement l'action royale : « diviser pour mieux régner » !…

« Le père de Pierre Bermond ne lui avait cependant pas donné plus que son oncle l’exemple de l’attachement à la cause toulousaine ; en 1212, il s’était efforcé d’obtenir du pape Innocent III la succession de son beau-père (Pierre-Bermond VI avait épousé Constance, fille de Raimond VI, comte de Toulouse) ; Pierre Bermond VII, au contraire, se ralliait dès 1218 au parti de Raimond VI, qui lui donnait le château de Valzergues, quatre mille marcs d’argent fin, la suzeraineté de la terre des Pelet et les comtés de Milhau et du Gévaudan, ses droits sur la terre de Bernard VII d’Anduze et le château de Joyeuse ; le seigneur de Sauve promettait en revanche à son grand-père de le soutenir toujours loyalement et de lui prêter secours contre tout homme, excepté le roi de France, et même contre le roi si celui-ci refusait de lui faire droit. 
« Pour se venger de cette alliance, Amauri de Montfort confisqua les domaines de Pierre Bermond et en disposa en faveur de Bernard VIII d’Anduze, qui lui était resté fidèle et qui lui en fit hommage le 15 avril 1220. Ainsi était dépossédé par les conquérants le seul allié que Raimond VI eût pu trouver dans la famille de Sauve.
« Mais le triomphe de Bernard d’Anduze devait être de courte durée ; il mourut trois ans plus tard, et son neveu en profita pour se faire rendre justice ; au mois de septembre 1223, l’évêque de Nîmes restitua au seigneur de Sauve la ville d’Alais, le Mas-Dieu et divers châteaux ; Pierre Bermond cédait en échange aux enfants de Bernard VIII d’Anduze et à sa veuve Vierne six deniers de Melgueil sur le péage d’Alais, les châteaux de Calberte et de Bellegarde, les droits qu’il possédait sur le péage de Portes ; les héritiers d’Anduze lui faisaient hommage de tous ces biens.
« Satisfait de cette restitution et las sans doute de batailler, ne pouvant d’ailleurs prolonger seul la résistance, le seigneur de Sauve s’empressa de faire sa soumission à Louis VIII, quand ce prince eut envahi à son tour le Languedoc.
« En 1226, au mois de mai, il reconnaissait tenir du roi de France : Sauve, Anduze, ses possessions à Alais et tous ses autres châteaux, excepté ceux qu’il tenait des seigneurs ecclésiastiques.
« Ainsi, au moment où s’établit l’autorité royale dans le pays cévenol, deux seigneurs y dominent : l’un, Bernard Pelet, co-seigneur d’Alais, ne s’est point opposé à la conquête ; l’autre, plus indépendant, Pierre Bermond, partage avec Bernard la seigneurie d’Alais, mais vit en mauvaise intelligence avec lui ; il n’a cessé de combattre en faveur des comtes de Toulouse et n’a cédé qu’au roi de France. Son autorité, très vaste, s’étend en outre sur Sauve, sur Anduze, qu’il tient de Louis VIII ; il est vassal des évêques de Lodève, de Nîmes, d’Uzès, d’Agde, de Viviers ; maître de la moitié de Sommières, de la terre d’Hierle, où il possède de riches mines d’argent et de cuivre, il apparaît comme un obstacle redoutable à l’extension de l’autorité du roi de France. (…) »
 

« (…) On le voit, les sénéchaux royaux de Beaucaire n’allaient pas trouver en face d’eux de bien redoutables adversaires. Les seigneuries les plus puissantes du pays (ici le pays est l’ensemble de la sénéchaussée de Beaucaire) appartenaient aux évêques, qui avaient livré au roi de France le midi hérétique. Quant aux anciens partisans du comte de Toulouse, seigneurs ou chevaliers ils avaient fait leur soumission. En mai 1226, Pierre Bermond, seigneur de Sauve, Héracle de Montlaur, en juin Bernard Pelet, Rostan de Sabran, les chevaliers des Arènes (il faut savoir qu’à l’époque les arènes de Nîmes, transformées quelques siècles plus tôt en un vaste château entouré de douves remplies d’eau par les Wisigoths, servaient de logis à un grand nombre de chevaliers souvent issus de la petite noblesse environnante et qui avaient choisi de quitter leur famille pour venir se regrouper à Nîmes…), ceux de Beaucaire, avaient déposé les armes devant Louis VIII.
« Après la reddition d’Avignon, tout le midi s’était rendu, le Languedoc occidental comme le Languedoc oriental, et jusqu’aux lointains seigneurs de la haute montagne.
« La résistance de la noblesse du pays n’avait été ni bien sérieuse, ni bien durable : ce n’avait été qu’un mouvement sans ensemble, sans cohésion, affaibli par les rivalités de famille, compromis par les luttes des nobles et des bourgeois. On avait vu des seigneurs profiter de la ruine de leurs parents ou même la préparer ; les habiles s’étaient efforcés de suivre, quand ils ne pouvaient la deviner, la fortune des armes, mais tous les avaient posées devant le roi de France.
« En 1229, quand fut signé le traité de Paris, les dernières luttes étaient apaisées, rien ne faisant plus obstacle à saint Louis et à ses officiers ; les seules seigneuries qui eussent tenté de leur résister se trouvaient morcelées à l’infini, rivales, et généralement impuissantes. (…) »

A suivre.

1 décembre 2019

La maison d’Anduze et les sénéchaux de Beaucaire… 1

Avec ce billet et quelques autres qui suivront je vais revenir sur une période locale que j’affectionne particulièrement : le Moyen-âge.
Si, au cours de notre riche histoire, Anduze prit une importance considérable dans la région lors des guerres de religion, – à partir du seizième jusqu’au dix huitième siècle – il n’en demeure pas moins que la cité avait déjà gagné ses lettres de noblesse quelques centaines d’années plus tôt avec la saga de la célèbre maison d’Anduze.
Un rayonnement qui s’éteindra progressivement à partir du treizième siècle avec l’arrivée de la croisade contre les Albigeois. Celle-ci donnera un prétexte à la royauté pour s’emparer des territoires du Sud et sonner ainsi le glas du pouvoir féodal languedocien, notamment sous saint Louis avec la plus puissante famille des Cévennes qui sera dépouillée et ruinée par l’action brutale des représentants du roi : les
sénéchaux de Beaucaire…

Ma source concernant ces événements historiques est un important et rare ouvrage que j’ai découvert récemment et dont j'ai eu l’opportunité d’acquérir un exemplaire à titre personnel dans son édition originale de 1910 : « L’administration royale dans la sénéchaussée de Beaucaire au temps de saint Louis ».
Cette étude très complète, accompagnée de tous les justificatifs et preuves, est à l’origine une thèse de Robert Michel, un étudiant de vingt quatre ans se présentant pour un diplôme d’archiviste-paléographe en 1908. Grâce à ce travail remarquable celui-ci sortit premier de sa promotion et, cerise sur le gâteau, les hautes instances de la Société de l’Ecole des Chartes d’où il était issu décidèrent de publier son œuvre dans le cadre de leur collection réputée « Mémoires et documents ».
Ce passionné d’histoire mais aussi d’arts (son père était conservateur du musée du Louvre…) fut engagé comme archiviste aux Archives Nationales. Jeune homme doué et déjà très érudit, il était sans aucun doute promis à une brillante carrière mais les circonstances et le destin en décidèrent autrement puisque la mort le faucha le treize octobre 1914 sur un champs de bataille de la Grande Guerre, à l’âge de trente ans…


La sénéchaussée de Beaucaire à l’époque de saint Louis s’étendait d’Aigues-Mortes au Sud jusqu’au Velay au Nord, en passant par le Gévaudan. Notre Gard actuel en faisait partie entièrement avec la frontière du Rhône à l’Ouest et une partie Est de l’Hérault dont Montpellier. Mais il s’agit ici pour moi de vous proposer seulement les textes qui concernent les seigneuries principales du pays cévenol et de découvrir peut-être d’autres aspects moins connus de leur histoire. Ayant retiré ces extraits à des endroits différents du livre, j'interviens quelques fois pour apporter des précisions (en jaune) pour une meilleure compréhension du contexte historique. 

LA NOBLESSE AVANT 1229

(…) « Seigneuries du pays cévenol. – A Alais était établie depuis près d’un siècle la maison des Pelet ; maîtresse de la moitié de la ville et d’un grand nombre de châteaux forts au pays environnant, elle groupait autour d’elle, au début du XIII ème siècle, de puissants seigneurs, tels ceux de Sauve, de Boucoiran, de Remoulins, de Naves, de Rousson.
« Le 18 juillet 1210, Raimond Pelet avait reconnu tenir en fief du comte de Toulouse tous ses biens, et avait arboré sur la tour de son château, au cri de Tolosa ! la bannière de Saint-Gilles, mais, sept ans plus tard, il rendait hommage à Simon de Montfort pour la seigneurie d’Alais et se rangeait au parti des adversaires de Raimond VII (comte de Toulouse) ; aussi le second auteur de la chanson de la croisade (poème de 9578 vers écrit en langue d'oc par deux auteurs différents de l'époque et qui raconte les événements de la croisade albigeoise. Le manuscrit se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale) le compte-t-il au nombre des ennemis du jeune comte et le flétrit-il des noms de « glouton et d’avare ». En 1220, Raimond Pelet faisait hommage à Amauri de Montfort (fils de Simon de Montfort et qui devint le chef de la croisade à la mort de son père) ; le 17 juin 1226, il suppliait Louis VIII, alors au siège d’Avignon, de bien vouloir recevoir son fils et héritier Bernard à l’hommage qu’il ne pouvait, accablé d’infirmités, lui rendre en personne.
« Avec la famille des Pelet, celle de Sauve et Anduze était la plus puissante du pays cévenol. Des mariages et des acquisitions successives l’avaient rendue, au début du XIII ème siècle, maîtresse de presque tout le pays qui devait former plus tard le diocèse d’Alais. Elle eût pu constituer un appui sérieux pour le parti toulousain, avec lequel des liens de parenté l’unissaient. Pierre Bermond VI, seigneur de Sauve, avait épousé en effet la fille de Raimond VI, Constance, et se trouvait de la sorte beau-frère de Raimond VII ; de plus, par le mariage de Sibile d’Anduze, fille de Bernard VII d’Anduze et sœur de Pierre Bermond VI, avec Raimond Pelet, la famille d’Anduze se trouvait alliée à celle d’Alais.
« Par malheur, l’esprit d’union lui fit au plus haut point défaut. d’un côté, Bernard VIII d’Anduze lia sa cause à celle des adversaires de Raimond, de l’autre, son neveu Pierre Bermond VII défendit longtemps le comte de Toulouse. »

A suivre

16 novembre 2019

Les malheurs du « receveur à cheval » d’Anduze…

Drôle d’histoire que celle de ce vingt six mars mille huit cent quinze à Anduze… Nous avions vu jusqu’à présent, parmi les différentes plaintes déposées auprès du juge de paix, défiler les principaux corps de métier ordinaires de ce début du dix neuvième siècle : potier, chapelier, fabricant de bas, roulier, etc ; mais il nous manquait l’administration où quelques fois l’entente cordiale entre collègues, à l’instar des professions citées plus haut, n’était pas gagnée d’avance. Vous me direz qu’encore aujourd’hui… mais cela saigne sans doute un peu moins qu’à l’époque !

Toujours le texte recopié tel quel :

« Cejourd’hui dimanche vingt six mars de l’an mil huit cent quinze, à deux heures de relevé, devant nous Jean Coulomb aîné juge de paix officier de police auxiliaire de la ville et canton d’anduze et dans notre cabinet au dit anduze, assisté de Jacques Gache notre greffier (c’est la première fois que dans une plainte la famille du greffier va être aux premières loges).
« Est comparu monsieur Poulat, receveur a cheval des impositions indirectes, habitant de cette ville d’anduze, qui nous a dit, qu’il y a quelques instants qu’étant avec son collègue monsieur Mathieu commis a cheval, employé aux mêmes droits, à travailler au second étage de la maison Gache (ou demeure le dit monsieur Poulat) pour les opérations relatives à leurs fonctions, le dit mr. Mathieu, d’après les observations qui lui ont été faites, peut-être avec un peu trop de vivacité par le plaignant sur son travail, a pris une règle qui était sur la table et lui en a donné de la pointe trois coups de toute sa force sur la tête ; le premier lui a percé le chapeau, presque neuf et très fort, le second a enfoncé la forme, et le troisième lui a déchiré la peau et sa chair jusqu’à l’os, de la longueur d’un pouce entre l’œil gauche et le nez ; le plaignant, qui ne s’attendait pas à une pareille entreprise de la part du dit mr. Mathieu, a resté pendant un moment stupéfait, mais étant revenu à lui, s’est levé et lui a dit, que vous ai je fait pour m’assassiner chez moi ? le dit mr. Mathieu qui sentait sans doute déjà la sottise qu’il venait de faire, craignant que le plaignant vint sur lui pour tirer vengeance de cet outrage, a pris une chaise et s’est mis en mesure, pour parer les coups, mais les cris que le dit Poulat avait fait en disant vous venés m’assassiner chez moi, s’étaient faits entendre, et la demoiselle Elise Gache qui se trouvait au premier étage est montée de suite pour voir ce que c’était, et a entendu que le plaignant demandait au dit mr. Mathieu ce qu’il lui avait fait pour agir de cette sorte, et a vu que ce dernier qui était armé d’une chaise, l’a quittée dans l’instant même et la mise derrière lui sans que sur les interpellations du dit monsieur Poulat il répondit le moindre mot ; elle s’est avancée et mise au milieu d’eux pour empêcher qu’il arrivat des plus grands malheurs ; dans cet intervale la femme Gache née Lapierre était descendue pour appeller du secours, disant qu’elle avait entendu mr Paulat qui criait et se plaignait qu’on l’assassinait chez lui. 
Le sieur Louis Gascuel fabriquant de chapeaux est monté avec son épouse et plusieurs autres personnes, et ayant vu le dit mr. Poulat, tout en sang, à demandé ce que c’était ; c’est a t’il dit mr. Poulat que mr. Mathieu m’a assassiné chez moi sans lui avoir donné aucun sujet, je vous prie tous qui étes là de ne point le laisser sortir sans qu’il dise les motifs qui l’ont porté a de pareils excès ; mais le dit mr. Mathieu a resté immobile, tout pâle et défait, sans se plaindre que le plaignant fut le provocateur ; qu’il les priait de vouloir bien le laisser sortir. Enfin le lui ayant permis il s’est enfui en sautant les degrés de quatre en quatre, et à la seconde marche il allait si vite qu’il est venu se buter a une table qui avait été entreposée au ? ; ignorant s’il s’est fait mal, est sorti de la dite maison ; il a été chez la dame Bernard Cazalis, son auberge ordinaire, sans rien dire de ce qu’il venait de se passer, s’est lavé les mains, s’est fait donner une serviete pour les essuyer et s’en est allé la tête baissée sans dire un mot : tous lesquels faits le dit mr. Poulat affirme vrais et sincères et désigne pour témoins d’iceux, Elize Gache, Magdelaine Lapierre femme Gache, Louis Gascuel fabricant de chapeaux, Adélaïde Gache, femme de Louis Gascuel, Novis aîné garçon chapelier, et Elisabeth Gascuel tous habitans du dit anduze, et du tout requiert actes et a signé. »

2 novembre 2019

Emprunt familial, rue de la Monnaie…

Nous retrouvons nos juge de paix et greffier préférés du Premier Empire avec cette plainte et un lieu d’Anduze qui a beaucoup changé depuis ! En effet, si aujourd’hui il nous reste un petit tronçon de la rue de la Monnaie qui commence  place de la République pour rejoindre rapidement la place du 8 mai 1945, à l’origine la voie étroite descendait jusqu’à la rue Sainte-Marie. C’est le déblaiement des ruines des vieux immeubles la bordant qui avait formé au vingtième siècle l’espace inesthétique que nous connaissions. Récemment des travaux de rénovation et d’aménagement ont enfin permis d’améliorer sensiblement les lieux et d’offrir à la vue une place agréable, ceci pour le bénéfice de tout un quartier.

Mais revenons à cette plainte recopiée telle quelle et dont je vous propose la lecture. Jacques Gache, le greffier, nous avait habitué à un meilleur français ! Les fautes viennent accentuer le caractère pitoyable de cette petite histoire familiale…
Par contre, exactement à cette date, une grande histoire familiale fait un sans faute avec la victoire d’Amstetten en Autriche, due à l’exceptionnelle cavalerie du maréchal Murat, beau-frère indispensable mais si encombrant de l’Empereur…

« Cejourd’hui quatorze brumaire de l’an quatorze (5 novembre 1805) à quatre heures de relevé devant nous Jean Coulomb aîné Juge de paix de la ville et canton d’anduze, et dans notre cabinet assisté de Jacques Gache notre greffier.
« Est comparu sieur Jean Cabanes cordonnier habitant de cette ville d’anduze, lequel nous a requis de rédiger la plainte qu’il vient nous rendre des faits ci après détaillés, à quoi nous avons procédé d’après les déclarations du dit Cabanes qui nous a dit que le jour d’hier, environ les sept heures du soir, il vit entrer dans sa chambre qu’il occupe sur le derrière de la maison de monsieur David Chabrand, rue de la monnaie, les nommés Raynal menuisier et son épouse, du dit anduze lesquels d’un air colère, entrèrent chez lui et lui dirent qu’il maltraitoit leur fille (observant que le plaignant est leur gendre) et dans le temps qu’ils disputait leurs raisons avec la dite Raynal sa belle mère, le dit Raynal qui tenait la main à son épouse, firent si bien leur jeu qu’ils enlevèrent à linsu ou par force de la chambre du dit Cabanes, le matelat de son lit, ainsi que la couverte de laine, l’oreiller ou traversier
(traversin), et trois draps de lit, le dit Cabanes s’en apercevant voulut empêcher qu’on lui dévalisa sa chambre, mais la dite Raynal lui donna plusieurs coups de poings et soufflets (gifles), sur les joues et la tête, et emportèrent la couverte, le traversier, le matelat, trois draps de lits, et la couverture d’indienne (tissus de coton), qui étoit sur le lit ; au bruit que cela fit plusieurs personnes vinrent et le dit Cabanes prit plusieurs personnes à témoin de ce qu’on lui avait pris ; tous lesquels faits il affirme vrais et sincères et désigne pour témoins d’iceux Louis Bourguet, aubergiste, et son épouse, monsieur Chabrand, propriétaire de la maison, tous d’anduze et du tout requiert. Requis de signer (ici il doit s’agir du plaignant) a déclaré ne savoir le faire. »

19 octobre 2019

Un fonds « Henri Barbusse » à Anduze…

Au mois de juin dernier la municipalité a eu le plaisir de recevoir une petite délégation fort sympathique représentant l’association des « Amis d’Henri Barbusse » dont le siège se trouvait en région parisienne et qui, aujourd’hui, a cessé ses activités. Cette rencontre a eu lieu à leur demande, finalisation de leur projet de remettre à la ville d’Anduze un petit fonds de livres, documents et archives divers, essentiellement originaux, concernant le grand écrivain.
 
Henri Barbusse, né à Asnières sur Seine le 17 mai 1873 et issu d’une vieille famille cévenole protestante de Tornac, a marqué de son empreinte littéraire et politique la France du premier tiers du vingtième siècle. Une époque particulière traversée par la Grande Guerre à laquelle il participa volontairement. Ses récits sur cette période brutale et douloureuse, écrits avec la sensibilité exacerbée de l’humaniste qu’il était, ont contribué fortement à sa renommée nationale (Prix Goncourt en 1916 pour son œuvre "Le Feu - Journal d’une escouade").
 
Après la guerre il entra au parti communiste français. Il défendit ses convictions à travers livres et autres différents articles. Il combattit l’impérialisme et le colonialisme tout en s’inquiétant de la montée du fascisme en Europe. Fasciné par la révolution Russe, il fit quelques voyages en URSS où il rencontra Lénine à plusieurs reprises. De santé fragile, c’est au cours de l’un de ses déplacements à Moscou qu’il décéda d’une pneumonie en août 1935. Il repose au cimetière du Père Lachaise à Paris.
Il n’est pas rare aujourd’hui de le retrouver associé à une rue ou une place dans de nombreuses villes françaises. A Anduze nous avions en mai 2011 baptisé une des allées du parc des Cordeliers à son nom.
 
Avec ce don Anduze est honorée de devenir la deuxième ville, après Paris et la Bibliothèque Nationale, dépositaire d’une partie concrète de l’histoire d’Henri Barbusse et de contribuer ainsi à la sauvegarde de sa mémoire…