C'est le passé et le présent qui se mélangent pour former la passionnante histoire culturelle de notre antique cité, tournée irrémédiablement vers l'avenir…
Ces "billets", pour amoureux d'Anduze, n'en sont que quelques modestes reflets.

18 mars 2017

Dernière partie de cartes à Tornac…

Une fois n’est pas coutume, ce 7 décembre 1806, le juge de paix du canton d’Anduze enregistra deux plaintes coup sur coup provenant de ce charmant et calme village de Tornac où il fait si bon vivre pourtant
Deux dépositions intéressantes pour les noms de famille qui ne laisseront pas indifférents les amateurs tornagais d’histoire locale ; certains d’entre eux sont d’ailleurs liés à la poterie et on les retrouve cités dans le fameux livre de Laurent Tavès.

Dans le cas présent il s’agit d’une simple partie de cartes entre « amis » qui dégénère en un véritable pugilat ! Les écrits ne précisent pas si de l’argent était en jeu, mais l’indice du vin permet déjà d’expliquer sans doute en grande partie ce déchaînement de violence…
Voici la première plainte reçue par Jean Coulomb aîné à dix-huit heures ce jour-là (toujours recopiée telle) :

« Est comparu Jean pierre Saix fils agriculteur habitant à Bouzene commune de Tornac lequel nous a requis de rédiger la plainte qu’il vient nous rendre des faits cy après détaillés, a quoi nous avons procédé d’après les déclarations du dit Saix qui a dit, qu’il y a environ une heure et demie, il était chez le sieur françois Astruc au dit Bouzene, à boire une bouteille de vin, et s’amusait à jouer aux cartes, avec les nommés Louis Pompeira, du mas Blanc, et Louis Bourguet du mas Rey, commune du dit Tornac. Voyant que le plaignant gagnait la partie, le dit Pompeira a pris les cartes et lui a dit qu’il avait perdu, au contraire lui a répondu le comparaissant j’ai gagné, et si vous enlevés les cartes c’est pour me faire perdre. Alors les dits Bourguet et Pompeira lui ont tombé dessus, l’ont pris par les cheveux, lui ont donné des coups de poings et des coups de pieds et sans les personnes qui sont survenues, l’auraient sans doute laissé sur les carreaux. Observant le plaignant qu’au moment que les susnommés lui ont cherché querelle le dit Pompeira est venu fermer la porte et s’est emparé d’une chaise. Sous lesquels faits le dit Saix affirme vrais et sincères désigne pour témoins d’iceux, Louis Teissier potier de terre et Jean Guerin fabricant de bas tous de la commune de Tornac, et du tout requiert acte se déclarer partie civile et a signé »
 

Une demi-heure plus tard le juge et son greffier virent arriver le deuxième plaignant. Il s’agit cette fois de Louis Pompeira a qui l’auteur de « le vase d’Anduze et les vases d'ornement de jardin »  consacre un paragraphe sous l’orthographe Pompeirac dans son chapitre « Les oubliés de l’histoire »

« Est comparu Louis Pompeira potier de terre, habitant au mas Blanc commune de Tornac lequel nous a requis de rédiger la plainte qu’il vient nous rendre des faits cy après détaillés a quoi nous avons procédé d’après les déclarations du dit Pompeira qui a dit qu’il y a environ deux heures, ils étaient a boire une bouteille de vin chez le sieur françois Astruc à Bouzene et s’amusait à jouer avec les nommés Louis Bourguet et Jean pierre Saix au dit Bouzene au jeu des cinq cartes. Le comparaissant voyant que Bourguet avait fait les deux premiers plies et que le valet de cœur qu’il avait dans sa main lui en faisait une a pris les cartes en disant Bourguet a gagné le point, alors le dit Saix lui a dit qu’il avait gagné, qu’on voulait le tromper, s’est levé et d’une raison à l’autre, ce dernier a donné un coup de pied entre les cuisses du plaignant qui a manqué le renverser par terre, et lui a sauté aux cheveux, mais les personnes qui sont survenues ont empêché qu’ils le maltraitassent, et chacun s’est retiré. Sous lesquels faits le comparaissant affirme vrais et sincères désigne pour témoins d’iceux, les nommés Guillaume Boissier fils, Bastide neveu du dit françois Astruc, Louis Teissier potier de terre et Jean Guerin fabricant de bas, tous de la commune de Tornac, et du tout requiert acte se déclarer partie civile et a signé »


Si on avait le sang chaud à l’époque avec l’insulte et le coup de poing faciles, le plus étonnant reste que les principaux protagonistes n’hésitaient pas non plus à faire dresser procès-verbal avec témoins de leur mauvaise fois respective, quittes à encourir une sanction. Allez savoir, peut-être ici retrouve-t-on le véritable esprit reboussier !

3 mars 2017

Camille Claudel…

Quand on regarde cette photographie ancienne de la jeune et jolie artiste aux yeux clairs, on comprend, en plus de son talent exceptionnel, tout l’intérêt amoureux qu’éprouva Auguste Rodin… Un sentiment partagé par Camille et exacerbé par une passion commune pour une sculpture exigeante de haut niveau où leurs créativités individuelles se rejoignaient.
Mais avec le temps cette relation, bénéfique à l’un et l’autre au début, montra tout son déséquilibre professionnel, Camille Claudel ne parvenant pas à obtenir une véritable reconnaissance officielle de son remarquable travail. Etre une femme libre et de surcroit artiste dans cette société puritaine de la fin du dix-neuvième siècle fut certainement son premier handicap, l’ombre du maître en étant un autre.
L’image de femme de caractère qu’elle renvoyait masquait en réalité une sensibilité à fleur de peau qui se cristallisa progressivement en une fragilité psychologique dont elle devait avoir la prédisposition. Cette fragilité, nourrie par ses frustrations et ses déceptions, amena la rupture avec Rodin et alors
commença pour cette femme d’exception une longue descente aux enfers…

Il a fallu une connaissance approfondie de l’histoire hors du commun de Camille Claudel et un ressenti particulier à Louise Caron pour écrire le beau texte inédit (*) qu’elle nous a proposé samedi dernier, salle Ugolin. Il s’agit d’un dialogue imaginaire entre la sculptrice et son frère Paul, lors d’une visite de celui-ci à l’atelier de sa sœur. Une rencontre en décembre 1905, avant le départ de l’écrivain et poète pour la Chine où il exerçait la fonction de consul.
Il y a d’abord la qualité de l’écriture, ce qui ne fut pas une surprise de la part de Louise, plume reconnue aujourd’hui dans le milieu théâtral et littéraire ; le fait d’avoir un texte particulièrement bien ciselé contribue évidemment de façon essentielle au succès de ce type de manifestation. Ensuite qui mieux que le couple Caron pouvait nous en offrir la lecture, installé derrière deux pupitres, avec cette présence charismatique que seules les années d’une longue complicité peuvent permettre ; une interprétation traduisant à merveille la relation très forte mais compliquée et quelques fois ambigüe qu’entretenaient le frère et la sœur.
Le décor, sobre, était simplement composé du choix judicieux d’une magnifique sculpture de Patricia Denimal, mais aussi d’un piano droit d’où la musicienne Françoise Samarcq accompagna avec sensibilité les paroles des deux comédiens. Une belle réussite pour cette première, d’ailleurs le public ne s’y est pas trompé en saluant la performance par de longs applaudissements…
 

(*) CAMILLE ET PAUL - Folie, un autre mot pour amour - Louise Caron - Aux Editions de la Librairie théâtrale - www.librairie-theatrale.com

18 février 2017

Chapellerie Galoffre, 1er décembre 1806 : bonjour l’ambiance !…

Cette année-là fut décidément faste pour les dépôts de plaintes en tous genres et le juge de paix nous a laissé, sans le savoir, de véritables instantanés de la vie locale d’alors qui nous permettent aujourd’hui de mieux appréhender l’atmosphère de l’époque. Mais ils nous fournissent aussi, comme les procès-verbaux, une mine de renseignements dans tous les domaines de la société et dont la fiabilité est indiscutable de par sa source officielle.

Nous entrons cette fois au cœur d’une chapellerie et non des moindres puisqu’il s’agit de celle de la famille Galoffre. Pour la plupart des historiens qui ont écrit sur l’histoire d’Anduze, ce nom célèbre de la vie économique et politique de la ville n’apparaît pratiquement que vers le milieu du dix-neuvième siècle comme le patronyme de l’entreprise la plus importante de sa corporation, si ce n’est de la cité. Ceci grâce à une adaptation intelligente de sa production vers l’aire industrielle qui s’ouvrait, avec de nouvelles techniques performantes optimisant un savoir-faire qui fit sa renommée et sa fortune.
Et c’est peut-être ici tout l’intérêt du document que je vous propose puisque, indirectement, il nous fait savoir que cette famille est déjà à la tête d’une importante chapellerie artisanale en 1806. De cette constatation, avec la présence d’un certain nombre de « garçons chapeliers » travaillant à son service, on peut facilement imaginer une notoriété bien établie depuis au moins le dix-huitième siècle… Bénéficiant de cette aura dynastique, professionnelle et familiale depuis des générations, on peut raisonnablement penser qu’au tournant de la révolution industrielle du dix-neuvième siècle la maison Galoffre eut la confiance des banques et les moyens financiers pour investir et répondre ainsi aux nouvelles donnes économiques. Par contre, la grande majorité des autres artisans chapeliers du secteur disparurent progressivement ou finirent employés de l’importante usine…

Mais voici cette plainte témoignant d’une violente querelle entre deux collègues de travail (copiée sans corrections mais avec la définition entre parenthèses d’un outil cité) :

« Ce jourd’hui deuxième décembre mille huit cent six à midi devant nous Jean Coulomb aîné juge de paix officier de police judiciaire de la ville et canton d’anduze et dans notre cabinet au dit anduze assisté de Jacques Gache notre greffier.

« Est comparu Joseph Beranger garçon chapellier travaillant chez le sieur Jean Galoffre, habitant de cette ville d’anduze, lequel nous a requis de rédiger la plainte qu’il vient nous rendre des faits cy après détaillés a quoi nous avons procédé d’après les déclarations du dit Beranger qui a dit que le jour d’hier environ de trois ou quatre heures du soir, étant à travailler à l’arcon
(Arçon, outil de chapelier ressemblant à un archet de violon avec lequel ils divisent et séparent le poil ou la laine dont les chapeaux doivent être fabriqués - voir la gravure ancienne), avec plusieurs autres, le nommé Batiste Bécardy, aussi garçon chapellier chez le sieur Galoffre, l’insulta l’injuria et le menassa de la manière la plus forte, lui disant qu’il était un coquin, un voleur, qu’il voulait le tuer d’un coup de pistolet ou d’un coup de couteau, le plaignant lui répondit qu’il était un polisson, de lui tenir de pareils propos, mais est venu porter sa plainte pour se faire rendre justice, affirme tous les faits ci dessus vrais et sincères, désigne pour témoins diceux, Laporte fils dit Tourmente, Jean Gal, Louis Bastide, Louis Raynand, et Chabert, tous chapelliers habitants de cette ville d’anduze, et du tout requiert acte et a signé… »

5 février 2017

Anduze et son tube de l’été 1852…


« Ce jourd’hui dix sept septembre mil huit cent cinquante deux, vers onze heures et demie du matin, nous Jouve, Etienne-Joseph, Maréchal des logis de gendarmerie à la résidence d’Anduze, revêtu de notre uniforme, fesant un service de surveillance dans l’intérieur de cette ville à l’occasion de la foire, nous trouvant sur le Plan-de-Brie, avons vu venir du côté de la tour de l’orloge, un jeune homme monté sur un cheval lancé au galop et a parcouru la voie publique dans cette allure.
Lui ayant fait de la main signe de s’arrêter, il a ralenti sa marche et l’ayant abordé, il a déclaré être le fils de M. Gilly, propriétaire à Anduze.
En conséquence et attendu que M. Gilly fils est en contravention à l’article 475 n°4 du code pénal A 27 de l’ordonnance du 16 juillet 1828, lui avons déclaré que nous allions dresser contre lui notre procès-verbal dont l’original sera remis à M. le commissaire de police chargé de la poursuite. Nous avons également fait part à M. Gilly père du contenu de notre procès-verbal comme responsable des actions de son fils. Copie du dit procès-verbal sera adressée à M. le commandant de cette compagnie.
Fait à Anduze les jour, mois et an que dessus. »


Ce rapport de gendarmerie, recopié tel quel, est explicite : en 1852 on verbalisait déjà les excès de vitesse en agglomération !…
Il faut dire qu’à cette époque la ville d'Anduze, au sommet de son ascension économique avec notamment ses nombreuses filatures, était particulièrement bien peuplée et d’autant plus lors de sa grande foire de septembre. C’est pour cette raison qu’elle bénéficiait d’une surveillance accrue avec, en dehors d’une brigade de gendarmerie, un commissaire de police rendu obligatoire pour les localités de plus de cinq milles habitants.
Celui de la porte des Cévennes cette année-là se nommait Charles-Ambroise Chibert. Pour faire plus ample connaissance avec lui et l’essentiel de ses activités, nous le suivrons de temps en temps à travers quelques-uns de ses nombreux procès-verbaux. Comme par exemple celui-ci (toujours recopié sans corrections) daté du 27 août 1852 :


« Hier à dix heures quarante cinq minutes du soir, étant en surveillance au faubourg du Pont, j’entendis des chants sur les quais qui bordent le gardon dans la ville ; non seulement que les chants sont défendus dans les rues depuis la chute du jour par un arrêté du maire d’Anduze en date du 29 février 1849, mais ces chants étaient obscènes, en voici quelques paroles : en m'asseyant je vis son c.., il était noir comm' du charbon, et rempli de m..p… Comme j’étais éloigné des chanteurs, je pris la cours et appelai le garde Driolle que je savais être sur le quai pour garder un chantier. Quand il m’eût rejoint nous doublâmes le pas et nous les ratrapâmes (chantant encore) en face de l’octroi de la porte du pas où je les sommai de me suivre à mon bureau, ce qu’ils firent sans résistance et là, j’en reconnus trois qui sont 1° Lucien Michel fils, 2° Gaston Arnassant fils, 3° Antoine Laporte fils, fabricant d’huile, le 4 ème me dit se nommer Chamboredon fils de l’huissier. Les quatre demeurent à Anduze, le 5 ème m’a déclaré se nommer Canonge Prosper, aubergiste à Alais rue Droite. Je leur ai déclaré procès-verbal.
Sur quoi nous commissaire de police sus dit avons renvoyé libres les dits individus susnommés, à la charge de se représenter lorsqu’ils en seront requis, et attendu qu’ils sont prévenus d’être contrevenus au sus dit arrêté, et d’être auteurs de bruit nocturne troublant la tranquillité publique, nous avons rédigé le présent procès-verbal, de simple police, pour être remis à Monsieur le juge de paix du canton d’Anduze pour, sur les conclusions du ministère public, être statué.
Anduze les jour, mois et an que dessus. »


Comme vous l’avez constaté, notre commissaire était assez embarrassé à propos des paroles de cette chanson paillarde qu’il avait entendues et il n’osa pas « s’étendre sur le sujet » dans son rapport. Aussi aujourd’hui je vous en livre vraiment quelques paroles que j’ai pu retrouver malgré les maigres indices qu'il a laissés, histoire de compléter enfin ce procès-verbal !…

« J’ai rencontré Marie-Suzon, brindezingue, la faridondon, j’ la fis asseoir sur le gazon, en m'asseyant je vis son con, il était noir comm' du charbon, et tout couvert de morpions, y en avait cinq cent millions, qui défilaient par escadrons, comm' les soldats d' Napoléon, et moi, comme un foutu cochon, j’ai baisé la Marie-Suzon… »
 

21 janvier 2017

Rififi chez Jean Gautier, potier de terre d’Anduze…

« Ce jourd’hui », avec le document que je vous propose, nous entrons de façon inédite dans l’univers des potiers d’Anduze à travers la famille Gautier qui est sans conteste la plus emblématique de l’histoire locale de cette corporation puisqu’à l’origine même de la dynastie des Boisset et de l’entreprise actuelle « Les Enfants de Boisset »…
Comme dans l’avant dernier billet il s’agit d’une plainte déposée sous l’autorité de notre juge de paix de l’époque, Jean Coulomb aîné. Cette fois la date – le 7 mai 1806 – est compréhensible immédiatement car écrite selon notre calendrier grégorien au détriment du républicain (brumaire, nivôse, pluviôse, etc…), définitivement abandonné par l’Empire quelques mois plus tôt.

En dehors de la description savoureuse des déboires du plaignant, avec quelques fois des mots d’argot et des expressions populaires oubliés depuis longtemps, ce petit manuscrit officiel de plus de deux cents ans s’avère être aussi d’un grand intérêt pour notre histoire potière. En effet le plaignant, David Castanet, fut le premier d’une lignée de potiers reconnus ayant exercé tout au long du XIX ème siècle. Dans son magnifique livre « Le vase d’Anduze » Laurent Tavès nous apprend ainsi que le jeune homme est venu s’installer rue Fusterie en 1804 pour ouvrir son atelier. Ce qu’il ne nous dit pas et que vient confirmer sans ambiguïté notre document c’est qu’en attendant d’acquérir son indépendance, David Castanet est encore en 1806 au service de son voisin Jean Gautier et que celui-ci a été certainement son formateur… Une époque de transition car c’est ce même Jean Gautier qui forma aussi quelques années plus tôt le fils du cousin de sa femme, un certain Louis-Etienne Boisset…

Voici le texte de ce procès-verbal atypique, avec quelques remarques personnelles rajoutées entre parenthèses :
Est comparu David Castanet, journailler (journalier : ouvrier, manuel du pays) habitant de cette ville d’Anduze, lequel nous a requis de rédiger la plainte qu’elle vient nous rendre des faits ci-après détaillés, à quoi nous avons procédé d’après les déclarations du dit Castanet, qui a dit qu’il y a environ une heure la femme du sieur Louis Suisse est venue chez le sieur Jean Gautier, potier de terre de cette ville pour acheter un baquet. Le dit Gautier après lui avoir vendu le dit baquet lui a dit votre mari me doit deux jarres ; non a t’elle répondu, nous les avons payées à Castanet votre garçon qui est là ; alors le plaignant lui a dit non ma chère vous vous trompez, ce n’est pas à moi que vous les avez payées, parce que j’en aurais fait compte à mon bourgeois (mot d’argot d’autrefois désignant le patron, l’employeur). Elle a beaucoup fait du train (expression ancienne populaire exprimant l’emportement d’une femme) et a dit au plaignant que s’il soutenait de n’avoir point reçu le paiement des dites deux jarres il serait bien capable d’autres choses. Ce qui l’a décidé de se transporter chez le dit Louis qui du moment qu’il l’a vu il lui a dit ce n’est pas à toi que j’ai payé les jarres et lui a fait ses excuses. Mais le nommé Gervais aîné, boulanger de cette ville, ayant appris sans doute par quelque faux rapport que la femme du dit Louis, qui est sa sœur, avait été maltraitée par le comparaissant est couru chez le sieur Gautier, a trouvé Castanet, le pris au collet, l’a secoué fortement en lui disant c’est toi qui a battu ma sœur, et l’aurait maltraité si les personnes qui se trouvaient présentes ne lui avait empêché. Alors on l’a fait sortir de la maison, et s’en allant il l’a menacé qu’il le lui paierait. Sous lesquels faits le dit Castanet affirme vrais et sincères et désigne pour témoins Frédéric Dhombre journailler, Angélique Gautier (cousine de Etienne Boisset et épouse de Jean Gautier), Jean Gautier père, potier de terre, et le nommé Guillot domestique chez Mr d’Estienne aîné.

7 janvier 2017

L’énigme du vieux canon d’Anduze…

Dans la salle du Conseil de la mairie on peut admirer depuis quelques semaines le vieux canon d’Anduze ! Entreposé depuis des lustres dans un coin des ateliers municipaux, nous avions décidé il y a plusieurs mois, sur le conseil judicieux de notre agent mécanicien Eric Roux, lui-même amateur éclairé d’armes anciennes, de le restaurer pour stopper une dégradation devenue inquiétante, notamment les grandes roues de son affût en bois. Ce beau vestige militaire, unique sur la commune et restant encore fragile malgré le travail efficace de rénovation, ne peut malheureusement pas rester dehors à demeure sans risquer une nouvelle et rapide détérioration.
 
A ce jour nous ne savons rien de l’histoire de cette pièce d’artillerie, certes rudimentaire, mais capable à son époque de faire un dégât considérable avec l’envoi de boulets ou de mitraille à courte portée. Quand et comment la municipalité l’a-t-elle récupérée ? Mystère. En nettoyant le canon, une date à peine lisible sur un des tourillons (excroissances cylindriques de chaque côté qui permettent de le poser sur l’affût) fut mise à jour : 1841. D’autres traces illisibles sont présentes au même endroit. Cette découverte a été une bonne surprise car elle m’a permis de faire la relation avec un document retrouvé récemment qui nous apprend qu’en 1846 Anduze abritait une compagnie du premier bataillon du quinzième régiment d’infanterie légère…
Ce régiment trouve son origine à la fin du dix-septième siècle mais eut plusieurs intitulés au cours de sa longue existence. Le quinzième prit naissance en 1803 pour devenir le quatre-vingt dixième régiment d’infanterie de ligne à partir de 1855 jusqu’en 1998 où il fut dissous.
Mais faisons un peu d’histoire pour retrouver la trace du numéro quinze alors qu'au moins une de ses compagnies occupa nos casernes anduziennes. Suite à la conquête de l’Algérie par la France en 1830, l’émir Abd el-Kader fédéra plusieurs tributs pour s’opposer aux Français. En 1839 il réussit à obtenir l’appui du sultan du Maroc pour déclarer la guerre à la France. Celle-ci finira par l’emporter à la célèbre bataille décisive d’Isly, à la frontière algéro-marocaine, le 14 août 1844. Notre régiment d’infanterie légère y participa. On le retrouve plus tard dans la province d’Oran en avril 1846. Affaibli par la défaite des Marocains et après quelques années de résistance, Abd el-Kader finit par se rendre en 1847. Il est donc fort probable que notre ville, équipée de casernes et sans doute avec d’autres localités dans le sud, ait servi de base arrière à une partie de l’armée française engagée sur le terrain nord-africain durant cette période. Est-ce que notre petit canon de campagne était au service de ce régiment ? Si oui, a-t-il fait le voyage africain ? Des questions dont nous n’avons pas les réponses aujourd’hui, mais qui sait, peut-être demain…

26 décembre 2016

Monsieur le curé d’Anduze et l’affaire du bâton volant…

Bataille de Trafalgar par Auguste Mayer (1805-1890)
Ce jour là, premier brumaire de l’an quatorze (23 octobre 1805), Jean Coulomb aîné, le juge de paix, se rend à son cabinet anduzien accompagné de son greffier Jacques Gache. Ayant assisté avec un certain nombre de représentants des cantons de France au sacre de Napoléon 1er quelques mois plus tôt à Paris, il ne sait pas encore qu’il y a deux jours l’Empereur a subi son premier grand revers militaire avec la défaite franco-espagnole à la célèbre bataille navale de Trafalgar. Le héros anglais, l’amiral Nelson, ne profitera pourtant jamais de cette victoire car touché par une balle mortelle ajustée par un tireur d’élite français. Si la destruction de la majorité de ses navires engagés lui interdira définitivement son projet d’envahir l’Angleterre, nous savons que l’Empereur se rattrapera quelques temps plus tard avec différents succès terrestres à travers toute l’Europe…
Mais revenons à l'actualité locale avec notre juge et officier de police judiciaire de la ville et du canton d’Anduze qui enregistra à dix heures du matin une plainte bien particulière… En voici le texte transcrit tel quel d’après l’original, avec sa ponctuation très procès-verbal !…

Est comparu Mr Roqueplane, curé de cette ville d’Anduze, lequel nous a requis de rédiger la plainte qu’il vient nous rendre des faits ci après détaillés, à quoi nous avons procédé d’après la déclaration du dit Mr Roqueplane, qui nous a dit que le jour d’hier sur les huit heures et demie du soir, en sortant de chez lui pour aller veiller chez Mr Dominique Benoist et après avoir tourné le coin de sa maison, on lui lança de dessus la place Saint-Etienne un gros bâton de chêne vert, qui avait servi de manche à une hache, et qu’heureusement n’en ayant pas été atteint il se porta sur le lieu d’où le coup était parti, qui y étant arrivé il rencontra un enfant de l’âge de quatorze ou quinze ans, a qui il demanda comment il s’appelait, et d’où il était. Cet enfant satisfit à sa demande, mais l’émotion ou il était lui a fait oublier sa réponse. Il lui demanda ensuite ce qu’il faisait là, et s’il n’avait pas vu quels étaient ces polissons qui lui avait lancé le bâton. Il lui avait répondu qu’il faisait son chemin, qu’il avait bien vu des hommes qui après avoir lancé le bâton dont il se plaignait, s’étaient enfuis avec précipitation mais qu’il ne les avait pas reconnus, que voyant qu’il ne pouvait découvrir quels étaient ces individus, il continua sa route et qu’il rencontra à quelques distances de là les nommés Nissaret marié avec la fille de Bourrely, et Parlery dit Xaron, tous deux garçons chapelier habitants de cette ville, lesquels voyant le plaignant alarmé l’invitèrent à se retirer et offrirent de lui faire compagnie. Ils descendirent en conséquence pour aller chercher le bâton, et ils rencontrèrent la femme Privat qui portait une lanterne allumée de laquelle ils se servirent pour le trouver, lequel dit bâton nous a été remis par le plaignant comme pièce à conviction. Il nous a encore dit que ce qui le déterminait à porter cette plainte c’est que dans le courant de l’hiver dernier, il lui fut à deux différentes reprises lancé des pierres en sortant de chez lui, par lesquelles il ne fut jamais atteint, et comme il craint que cela ne soit quelque ennemi qui lui en veuille il est venu nous en porter la plainte, et nous a déclaré vouloir en poursuivre les auteurs si jamais il parvient à les découvrir, affirmant tous les faits ci dessus rappellés vrais et sincères, et a signé Roqueplane curé d’Anduze. 

Nous juge de paix officier de police judiciaire sus dit avons donné acte au dit Mr Roqueplane de sa comparution, et désirant découvrir les auteurs du délit dont il se plaint, pour les faire poursuivre avec toute la rigueur des lois, avons mandé venir les nommés Nissaret et Parlery, pour savoir par eux-mêmes s’ils n’avaient pas connu les individus qui avaient lancé le bâton dont se plaint le dit Mr Roqueplane, et pour nous dire le nom de l’enfant qui avait été trouvé sur la place St Etienne. Les dits Nissaret et Parlery arrivés nous ont dit qu’ils ne se trouvaient pas là au moment où le bâton avait été lancé, qu’ils avaient rencontré Mr le curé se plaignant, qu’ils avaient offert de l’accompagner et qu’ils avaient ensemble cherché le bâton, qu’ils avaient trouvé à l’aide de la lanterne de la femme Privat, qu’ils avaient rencontré chemin faisant. Nous leur avons encore demandé s’ils ne reconnaissaient pas le dit bâton, ils nous ont dit que non. Nous leur avons aussi demandé comment s’appelait l’enfant qui avait été trouvé sur la place St Etienne lors de cet événement, ils nous ont répondu qu’il s’appelait Pierre Dupuy, de Graviès dépendant de cette commune travaillant en qualité d’apprentis chez Massot aîné serrurier de cette ville. Nous l’avons de suite mandé venir, étant arrivé il a répondu aux diverses demandes que nous lui avons faîtes, qu’il se trouvait sur la place St Etienne a attendre un de ses camarades lorsque Mr le curé se plaignit qu’on lui avait lancé le bâton, qu’il avait vu trois personnes venant du côté de Beauregard, que l’une d’elles s’était arrêté à la fontaine, et que les deux autres s’étaient avancées jusqu’au platane et que de là l’une d’elles avait jeté le bâton et s’étaient tous enfuis à toutes jambes quand ils avaient entendu qu’on se plaignait. Nous lui avons encore demandé s’il n’avait reconnu aucun des dits individus et nous a répondu que non. Voyant que nos démarches sont inutiles pour découvrir les auteurs du délit dont se plaint le dit Mr Roqueplane, nous avons dressé le présent procès verbal pour, au cas on vienne à bout d’en découvrir les auteurs, ils soient poursuivis par devant les tribunaux compétents, et plus avant n’ayant été procédés, nous nous sommes signé avec notre greffier.